15/10/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille repart le lendemain dans les tranchées. Il a reçu un colis de journaux, dont Le Matin… Il préférerait Le Temps ou Le Pèlerin, car Le Matin arrive jusqu’au front et est disponible à la vente. Il souhaite que son oncle lui mentionne les bons articles à lire. Il entame une correspondance avec le fils des amis de son oncle, Jean Birmann. Maxime en a beaucoup parlé dans son journal intime. Recevoir du courrier, de belles lettres, joliment tournées, doit être primordial pour ces hommes qui risquent leur vie tous les jours et se sentent si seuls dans cette furieuse tempête qui s’éternise.
Portrait de Camille Le front, Oostduinkerke (Belgique)
Chers parents,
Je reçois vos charmantes lettres à l’instant. Je vous remercie de songer à moi ainsi. Inversement, je ne vous oublie jamais et ne patiente que dans l’espoir de vous retrouver le plus tôt possible. Je vous remercie pour le colis de journaux que vous m’avez envoyé. Cependant, il est inutile de m’envoyer Le Matin et le journal ici, car on peut se les procurer chaque jour moyennant 0,10 franc. Nous alternons René et moi pour l’achat de l’un d’eux. Ce qui m’intéresse le plus c’est Le Temps et Le Pèlerin. De même que si vous trouviez certains articles intéressants dans des livraisons quelconques, vous seriez bien aimable de mes les envoyer en soulignant ces bons articles.
Je n’ai pas vu Charles pendant ces deux jours de repos ; cependant, en allant porter mon linge chez Irsa (?), j’en ai eu des nouvelles par elle ; il est en bonne santé ; elle l’a vu hier soir, le 14 octobre. Ma santé est excellente, j’espère qu’il en est de même pour vous. Je monte aux tranchées demain soir. Je place dans cette carte-lettre une pensée cueillie sur les dunes de Belgique à quelques kilomètres des Boches. Bons baisers, mon cher oncle et ma chère cousine.
Vivement la paix qui finira mon exil !
J’ai écrit à Jean Birmann, hier, une lettre très cordiale. J’espère qu’il ne tardera pas à me répondre. Je suis, en effet, certain que son amitié est précieuse et agréable puisque Maxime se l’était approprié presque entière. Il écrit si gentiment, si bien. Bien à vous. Camille.
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08/03/1915 – Journal intime de Maxime

218e jour de guerre. Maxime sait qu’il joue gros. Il s’encourage, pense à ceux qu’il aime et espère en un avenir meilleur.
Lundi 8 mars. Oh ! Ah ! Du nouveau. Du beau nouveau. En pleine tranchée, à 100 mètres des Boches. Le baptême du feu. La cantonade est intense. Quelle promesse samedi soir dans les boyaux. Dimanche et lundi, quelle veille ! J’ai assisté à des choses terribles. Les deux nuits ont été dures et froides. Neige vers 6 h du matin. Il est 10 heures, on chargera vers midi et d’après ce qu’on raconte autour de moi, eh bien ! ça sera dur. Et on risquera gros d’y rester, tout comme ces pauvres cadavres qui sont là près de nous sans que nous puissions les ensevelir honnêtement. On va charger. Debout Max, adsum de plus belle, pense à Jean, à Stacha, à Strowski, à Mme Don, à tes parents. Pense à ton passé, et s’il faut mourir, meurs confiant en un avenir de beauté et de douceur. Meurs avec le sourire, souffrir vaillamment et adsum, mon bon Claudel jusqu’au bout.
Maxime est tué le 9 mars à Perthes-les-Hurlus.

07/03/1915 – Lettre de Maxime à Denis

Lundi 8 mars 1915. Dernière lettre de Maxime à sa famille. C’est le jour de la charge mortelle, le jour où une balle allemande le touchera mortellement.
Mes parents chéris, toujours dans mon trou, en pleine mitraille.
Il est 10 h, à midi, on va charger. Mes poilus seront bien lents à me suivre.
Je joue donc une grosse partie.

07/03/1915 – Journal intime de Maxime

Dimanche 7 mars 1915. Avant-dernière lettre de Maxime. Le lendemain, il donnera la charge. Si près des lignes ennemies, il dit distinguer le sifflement des obus de celui des oiseaux. Mais la douleur est partout…
Un mot de mon trou, mes parents chéris. Me voici un vrai poilu. Je suis terré à 100 mètres des Boches. Les obus passent et repassent en sifflant au-dessus de nos abris et les oiseaux sifflent un doux accompagnement.
Aujourd’hui ou hier soir plutôt, ça été mon baptême du feu. Je m’y ferai, quoique ça soit très énervant. De la douleur partout, des cadavres près de soi, et une demi-gaité pourtant, malgré la boue et la pluie.
Bons baisers mes parents chéris. Si on ne donne pas d’assaut, j’ai de grandes chances de vous lire bientôt lors de mon retour au cantonnement.
Danger perpétuel maintenant, confiance quand même. Adsum, mes parents chéris.

04/03/1915 – Journal intime de Maxime

214e jour de guerre. Maxime connaît ses premiers frissons du bombardement et ce que vomit la guerre. Des ruines, des chevaux pelés, des hommes hagards… et le massacre en perspective.
Jeudi 4 mars 1915. 14 heures. Quelles péripéties, quel voyage ! Départ à 7 heures du matin dans de chics autos. Bon départ. Ceux qui restent ne sont pas fiers. Berger se cache. St-Pierre ne crâne plus. Une immense tristesse. Moi, un sourire forcé.
En route, nous traversons Châlons. Gens charmants. On distribue joyeusement aux soldats du tabac, confiture, chocolat. Moi-même, je me bourre. Ah ! Cette brave limousine où l’on court vite sur la route. Brave auto. Ça me rappelle mes excursions avec Mme D. et mes rêves et mes extases. On arrive dans des villages désolés. St-Étienne où les maisons ne sont plus que ruines, hormis le bistrot inspecté par les officiers boches. Quel spectacle ! Des voitures et en quel état, et des chevaux tout pelés, des hommes sales et de toutes armes. Puis les maisons nouveau style « hutte », trous dans la terre, tentes recouvertes de feuillage. Canons cachés. On campe dans les forêts pour se mieux cacher. Enfin, la boue et les poilus de la tranchée. Mon cœur saute en les voyant. Suippes, on continue à filer. Somme, Suippes, tout le monde descend. Promenade dans la boue. On gagne le 102 qui est dans la forêt cantonnée. Le canon tape. Premier arrêt. Un aéro au-dessus de nous, un obus en l’air pour le descendre, l’aéro s’échappe, mais nous, un petit frisson, ça nous l’a valu.
Arrivé au cantonnement. Deux aspirants, camarades du Mans. Puis, oh surprise Métadier, Métadier en sous-lieutenant. Ça, c’est bon. Il est gentil comme toujours. On me présente à mon sous-lieutenant, mon commandant de compagnie. Il m’accepte avec lui, bonne hutte avec chaleur et bonne chair. Ça va.
Pauvre 102. Rudement amoché. Dans son attaque du 24 février, plus charges sans résultat, un dur massacre. Tous, hommes et chefs ont encore la vision du charnier. Et ce sera dur de les faire recharger.

03/03/1915 – Journal intime de Maxime

213e jour de guerre. Piètre commandement. Parties de cartes entre camarades. Un bon lit. Une accalmie avant de se confronter à la mort. La rêverie s’incline face à dame Lucidité. Tuer ou être tué ? Au diable bassesse, misère, sottise ! Maxime mise sur la maîtrise de soi… et un peu de folie. 
Mercredi 3 mars. En avant pour un nouveau cantonnement, de Poix à Bussy, 20 km à l’est de Châlons. Nous avons voyagé en autocar, svp. En auto il faisait froid. ça m’abrutissait. Ce voyage pourtant me rappelait mes randonnées à Dembiniec quand xxxxx me disait « Vous serez poète et un grand poète« . Lointain passé chassé chéri.
Ce cantonnement n’est pas emballant, car  nos chefs ne savent guère se débrouiller et nous avons les plus sales coins infinis après maintes péripéties. Je déniche un lit, un bon lit, oh ! quel luxe, et qu’on y dort bien. Et puis après avoir bouffé dans les escouades, un coin où une vieille demoiselle me sert, on y est bien. Demeurons-y.
Un départ pour le 102e. Je n’en suis pas. Je laisse l’adjudant Dubois.
Un bon coin pour jouer au bridge avec Callou. Je m’y remets à ce jeu sacré.
Une église potable avec un cimetière suffisant. Endormi avec les jours nouveaux et les lettres qui m’arrivent. C’est la bonne vie qui commence, trop bonne pour qu’elle dure. Alleluia, alleluia. Adsum, adsum de plus en plus.
Mercredi soir. Ça y est. Je suis du départ. De retour le 3 mars, le nous serons en route pour où aller. En route et nargue à tous. Ah ! j’en ai assez vu de misère, de bassesses humaines, de sottises. Allons au combat, tuer et en finir, mourir ou être blessé !! Voilà la vie. J’approche de mon heure la plus grave. Calme, maître de moi ; serai-je ainsi toujours et la folie ne serait-elle pas proche ?
En avant. Jean (Birmann) y est bien au feu. À mon tour. Concentrons-nous, narguons tout, et que la danse des balles commence ! Et bientôt armés d’une ardeur nouvelle, nous entrerons aux splendides villes.

26/02/1915 – Journal intime de Maxime

208e jour de guerre. Victor Hugo rattrape Maxime qui se remémore ses soirées avant guerre. Le moral balance toujours entre lettres et solitude. Il part à regrets de Poix laissant le charmant cimetière et ses rêveries.
Vendredi 26 février. Salut à toi, Père Hugo [Victor], où sont Les Burgraves et ce bon Triboulet [Pièce Le roi s’amuse] ? Adieu belles soirées.
Du nouveau. Semaine d’ennui. Pas de nouvelles de Jean (Birmann). Je m’inquiète. De Toulon, de bonnes lettres. Oh ! Je ne suis plus si seul. On part en route pour une nouvelle destination. On ne sait où. Adieu Poix, brave église, cimetière charmant. Adieu ma paille, mes rêves vers « Madre », vers ma Béatrice. Adieu tout et en route vers le feu, la bataille, la Mort.