13/12/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille est au front depuis 2 mois et 9 jours. Encore 110 jours, et la permission est au bout. Du fond de sa tranchée, au segment de la « grande dune », il écrit une longue lettre, remercie son oncle pour ses paquets, donne de ses nouvelles et en prend de ceux qui sont revenus blessés. Il remercie son oncle particulièrement pour avoir choisi un quart en fer. S’il avait été en aluminum, on le lui aurait volé pour faire des objets, et notamment des bagues.
Portrait de Camille Le front (Belgique)
Chers parents,
Banoun est de retour depuis quelques jours. Il m’a raconté son entrevue avec vous et il m’a remis votre petit colis, ainsi que les deux paquets de tabac. Le petit paquet contenait en effet : un quart, une cravate et quelques petites croquettes de chocolat, probablement petit reste d’habitude de cousine, du temps heureux : la rente. Je vous remercie bien pour tout cela. Vous avez bien pensé en m’envoyant un quart en fer, car on lui aurait fait une chasse acharnée s’il avait été en aluminium, pour faire des bagues, car l’aluminium des boches se fait maintenant rares, les fusées de leurs obus sont en fonte.
J’ai reçu également votre mandat de 10 francs. Je vous l’ai mentionné sur une lettre précédente.
Je suis en ce moment aux tranchées en 1ère ligne, segment de la « grande dune », tout au bord de la mer. Si Charles est avec vous, demandez-lui en des détails, il doit en avoir entendu parler. Il fait très froid ici, surtout la nuit, d’autant plus que le froid est accompagné d’un grand vent.
J’ai vu dans les journaux la réception de Paris aux fusillers-marins. J’en suis heureux pour eux et particulièrement pour Charles, car ces pauvres marins ont eu parfois de rudes moments à passer. Je m’en suis fait souvent la réflexion en les voyant aux tranchées. Que va faire Charles maintenant ? compte-t-il rester quelques jours à Paris comme il me l’avait dit ici ou bien rejoint-il immédiatement son dépôt de Toulon ?
J’espère que votre santé est bonne. Je suis heureux de savoir que le bras droit de cousine va mieux. Toutefois, je crois qu’il serait plus prudent de porter un peu plus d’attention à ce mal persistant, car vous aviez déjà mal, ma bonne cousine, lors de mon séjour à Paris. Comment va Bronis et Henriette, ainsi que ses bébés ? Bien j’espère. Je lui ai écrit il y a déjà quelque temps, j’attends une réponse d’elle d’ici peu.
J’ai reçu une lettre de Jeanne avant-hier, sa santé est bonne.
Je vous serais bien reconnaissant de m’envoyer de l’alcool solidifié, car je n’ai pu m’en procurer jusqu’à présent.
Je vous envoie une caricature trouvée dans « Le Petit Parisien », elle m’a amusé, car elle représente un peu ce que nous sommes dans nos tranchées de 2e ligne. Nous y sommes vus de bien des endroits, aussi nous sommes obligés de nous tenir terrés comme le montre la caricature et les figures se réjouissent aussi quand arrive le jus.
Et Jean, comment va-t-il ? J’espère que le calme de la maison et l’affection des siens le rétabliront promptement. Présentez-lui, s’il vous plaît, mes meilleurs vœux de santé.
René se porte toujours comme un charme, sa gaité sur le front ne s’est en rien altérée. Ma santé est également bonne. Voici deux mois et neuf jours que je suis au front, encore 110 jours et la permission et peut-être avant même.
Tout calcul fait, je serai aux tranchées pour la Noël et au repos pour le jour de l’An.
Recevez mes chers parents de bons baisers de Camille.
Un bonjour à Rose.
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17/07/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne ne cache pas son angoisse, elle ne comprend pas le silence de son frère. Leurs lettres ont dû se croiser. Camille devait venir en permission à La Rochelle. Mais rien ne se profile à l’horizon et Jeanne s’en émeut. Camille est peut-être sur l’expectative. Avec tous ces contre-ordres, on ne doit pas distribuer des permissions à la légère ! N’est-il pas censé être sur le départ depuis la mi-juin ?
JeanneMatha,
Mon cher petit frère,
Vite quelques mots, je me tourmente et ne sais que penser de ce long silence. Chaque jour j’attendais la nouvelle de ta permission pour La Rochelle et… rien n’arrive. Tu es toujours à Paris, je suppose bien, tu m’aurais prévenue de ton départ. Comment va ta santé ? Demain tu passeras sans doute la journée auprès de nos chers parents. Je vais leur écrire aussi ce soir, j’espère en avoir le temps. Embrasse-les pour moi demain… Nous serons en vacances le 23 (juillet), mais je m’ennuie beaucoup. La réduction demandée pour Paris n’arrive pas. Si on me la refuse, que ferais-je ?
J’ai reçu ce matin une carte de Charlot, il attend impatiemment son tour de permission, il est en 2e ligne.
Hier, anniversaire de notre cher Maxime. Quelle journée de tristesse, les souvenirs viennent nous envahir bien cruellement…
Au revoir mon petit Camille, écris-moi bien vite, dis-moi si tu comptes toujours venir à La Rochelle. Baisers bien affectueux de ta petite sœur Jeannette.
Quelle angoisse en pensant à ton départ ! Sois courageux et prudent !
Je t’envoie cette carte à ton adresse à Paris. J’espère qu’elle te parviendra ainsi que tu as dû recevoir ma lettre il y a quelque temps.

22/06/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne se languit de recevoir des nouvelles et de Camille. Elle lui signale que l’oncle et la cousine sont en visite chez des amis au Vésinet pour quelques jours. Ah ! Que dire lettre après lettre, laissée sans réponse, au risque de se répéter ? Jeanne se répète, et se désole de ne rien recevoir… Sa santé est meilleure, mais plus le temps passe plus la tristesse la gagne et plus la crainte l’étreint.
JeanneMatha,
Mon bon petit Camille,
Vite quelques mots qui puissent partir ce soir. As-tu reçu mes cartes ? Je trouve le temps long de ne rien recevoir de toi. Ne tarde plus à me dire comment tu vas et ce que tu fais. À chaque instant du jour, je pense à mes petits frères si loin de moi, et c’est si triste de songer qu’ils mènent une si dure vie, que je ne peux les soulager, les dorloter un peu ! Les lettres seules apportent quelque consolation ; n’est-il pas vrai, petit Camille ? Aussi, écris vite. As-tu reçu les photos ? Bohdane m’a dit te les avoir envoyées. Bonne cousine, toujours empressée à nous faire plaisir ! Ils doivent être actuellement, tonton et elle, chez les Birmann au Vésinet pour quelques jours, mais je n’en suis pas certaine, n’ayant pas reçu de leurs nouvelles depuis pas mal de temps. Ils ne vont pas tarder à m’écrire, j’espère. J’ai vu jeudi Émilia et les enfants, tous sont bien portants. Je suis en meilleure santé… Reçois, mon petit frère, les affectueux baisers de ta sœur Jeanne.

07/06/1915 – Lettre de Camille à Denis

Une carte panoramique de Pontarlier sur laquelle Camille a écrit les différents lieux qu’il connaît maintenant très bien : le camp des Pareuses, en haut à droite de la carte ; le premier trait à l’extrême droite indique la baraque qu’il occupe, le second est la baraque habitée par les élèves-caporaux. Puis, viennent la route de Morteau, l’église, la gare, le village de Doubs… Puis le temps a effacé l’encre bleue. Bien que panoramique, Camille n’a pas eu assez de place, au point d’écrire et à l’horizontale et à la verticale. Il loue l’air pur et la beauté du paysage, il y trouve là peut-être la sérénité dont tout homme a besoin se sachant en sursis. Dans l’attente suspendue d’aller au feu, il instruit la classe 1916, constituée de soldats qui lui semblent bien mal préparés à la vie ardue du militaire.

Panorama de Pontarlier

Panorama Pontarlier - Texte

Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle, ma chère cousine,
J’ai reçu votre lettre hier. Vous voyez que, comme nous l’avions prévu, Henri a attrapé la rougeole ; il a mieux valu, pour sa santé, que Jeanne ne séjourne pas à La Rochelle.
La classe 1916 est arrivée ici, voilà bientôt huit jours, quelques-uns sont assez forts, mais en général la plus grande partie de cette classe paraît bien jeune, bien impropre à effectuer le travail fatigant du soldat de nos jours. Ils sont, par contre, très bien soignés. Leur nourriture est très bonne et leurs lits sont beaucoup mieux aménagés que ne l’étaient les nôtres. Ils sont dociles et le travail d’instructeur m’est bien facilité.
Je vous envoie une vue panoramique de Pontarlier. Vous pourrez constater la beauté du paysage qui nous entoure, ces monts couverts de grands sapins et qui s’élèvent jusqu’à 1 200 et 1 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Vous voyez sur cette carte combien la forêt de sapins est peu éloignée du camp. Dans mes instants de loisirs, j’y vais faire de fréquentes promenades. La température y est considérablement adoucie pendant la journée en raison de la grande hauteur de ces arbres. L’air y est sain et pur, et contribue largement à me fortifier.
J’espère que le beau temps aidant, votre santé s’améliore de jour en jour. Il doit être, en effet, assez difficile de trouver un appartement à louer en ce moment. Enfin, j’espère que d’ici peu vous aurez entière satisfaction là-dessus.
Envoyez-moi, s’il vous plaît, cousine, quelques-unes des photos que vous avez tirées lors de mon court passage à Paris. Je serais curieux de savoir ce qu’elles ont donné.
Je vous remercie, mon cher oncle, pour votre généreuse offre d’hospitalité, et si je puis obtenir quelques congés au 14 juillet ou en un autre moment, je ne manquerai pas d’y répondre avec joie.
Je vous embrasse affectueusement, votre neveu et cousin qui vous aime. Camille.
Je n’ai pas encore reçu de carte de Charles depuis que je vous l’avais signifié à Paris.
Meilleure santé pour mon oncle Charles et bons baisers pour lui.

28/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Depuis la mort de Maxime « un cœur loyal et bon », Camille a changé son attitude. De léger il est devenu grave, constant, un homme prêt à tenir ses engagements et ses promesses. Il fera son devoir avec prudence. Il raille sur son zèle à devenir un bon élève-caporal pour partir au front, qui lui aura valu de retarder son départ pour instruire la classe 1916.
Portrait de Camille Pontarlier
Chers parents,
Je reste à Pontarlier pour l’instruction de la classe 1916. Des départs ont lieu demain et mardi prochain, emmenant le reste de l’effectif de la classe 1915 du 44e. La classe 1916 arrivera à Pontarlier lundi 1er juin, alors notre travail d’instructeur commencera plus actif que jamais. Il restera à Pontarlier les 10 premiers élèves-caporaux de chaque compagnie. Vous voyez qu’au contraire, mon zèle aura pour effet de me soustraire pendant quelque temps encore des balles boches.
Les très courts instants passés auprès de vous, quoique bien tristes, m’ont causé beaucoup de bonheur et fait beaucoup de bien.
J’ai vu par moi-même combien votre affection était grande pour nous, quel mal vous vous donniez pour nous procurer un peu de bonheur. Soyez assuré de ma reconnaissance et de mon affection pour la vie.
Le principe de Maxime était bon, certes, et la vie n’est en somme qu’une suite de douleurs et de joies, la grande part est pour les douleurs. Toutefois, si l’on doit être indifférent de quitter celle-ci, pour elle-même, en raison de ce qu’elle vaut, on doit cependant s’y rattacher pour ceux qu’on aime et qui vous aiment pour ses parents, pour sa famille. Belle est l’odyssée de Maxime qui laissera parmi nous une tristesse éternelle, un vide qui ne se comblera jamais. Il a mis la patrie au 1er rang de ses affections, il a tout sacrifié pour elle, telle était son idée, il a cru bien faire, que Dieu ait son âme. C’était une âme grande et courageuse, un cœur loyal et bon.
Pour ce qu’il s’agit de moi, je vous ai promis d’être prudent et je ne reviens plus sur mes promesses. Je referai donc mon devoir, mais mon élan s’arrêtera là.
Courage, chers parents, espérons que Charles continuera d’être protégé des balles boches.
Dites à mon oncle Charles que j’ai beaucoup regretté de ne pas le voir et embrassez-le pour moi.
Je n’oublie pas, Cousine la promesse que je vous ai faite sur le quai de la gare et je ne manque pas de dire mon Ave Maria avant de me coucher.
J’espère que votre continuera à s’améliorer. La mienne est bonne toujours à part un eu de fatigue.
Recevez mes chers parents, les meilleurs baisers de votre Camille.

19/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille espère avoir une permission pour les fêtes de la Pentecôte et ainsi revoir son oncle, Bohdane, mais aussi sa sœur souffrante, Jeanne. Il ne reste plus beaucoup de soldats du 44e à Pontarlier. Ils partent les uns après les autres. Camille sait bien qu’il va bientôt partir, et prépare sa famille à son proche départ inéluctable.
Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle, Ma chère cousine, Ma chère Jeanne
Je viens de recevoir vos lettres. Je vous remercie pour le colis que j’ai reçu vendredi dernier et qui contenait en effet une chemise. Je n’ai pas aperçu le fil ni les aiguilles. Il n’était pas nécessaire de me dire que le paquet avait été préparé par cousine, je m’en suis aperçu rien que par l’habileté de l’emballage.
On accorde des permissions de 24 heures pour les fêtes de la Pentecôte. J’espère que l’on m’en accordera une pour dimanche ou lundi. Donc, sans être déçu si je n’arrive pas, comptez néanmoins sur moi pour l’un de ces deux jours. C’est un réel plaisir pour moi d’espérer passer quelques instants auprès de vous avant mon départ au front. Car les départs pour le front sont maintenant très fréquents. Il est parti un détachement pour les Dardanelles dimanche dernier ; un autre, de volontaires pour le même endroit est parti hier à 12 heures. Enfin il part 36 hommes par Compagnie vendredi prochain. Il ne reste que très peu de soldats de la classe 1915. Les Compagnies du 44e sont surtout composées d’ajournés et de réformés en temps de paix et refait depuis la guerre, et d’évacués du front.
Je désire que ma lettre parte à la levée de 15 heures. Je termine donc ce mot en vous embrassant tous tendrement. Bonne santé et merci des bons soins que vous donnez à Jeanne. Camille.

18/05/1915 – Lettre de Denis à Camille

Denis espère lui aussi que Camille reste le plus longtemps possible à Pontarlier… parce que le climat est vivifiant en cette saison ! Le sens du devoir l’empêche de dire qu’il ne voudrait pas qu’il aille lui aussi au front. La douleur de perdre Maxime est toujours prégnante. Pourra-t-il surmonter un autre décès ? La famille le pourra-t-elle ? Denis ne peut le dire, ne doit pas le dire.
Portrait de Denis Mon cher Camille,
J’ai reçu ta dernière carte par laquelle tu m’annonces que tu es resté encore à Pontarlier. J’espère que ma lettre et la carte de Jeanne te trouveront encore en cette ville. Il doit y faire bon maintenant que le soleil est plus chaud et que les sapins commencent à pousser et à exhaler leur parfum vivifiant. Je souhaiterais que tu puisses rester le plus longtemps possible dans cette région, afin de te fortifier.
As-tu reçu le paquet que je t’ai envoyé il y a quelques jours avec une chemise, c’est plutôt Bohdane que moi qui t’a envoyé, car c’est elle qui l’a préparé avec le soin qu’elle met toujours. As-tu besoin encore de quelque chose, écris-le franchement, car lorsque tu seras sur le front, les communications seront plus difficiles.
Nous avons eu des nouvelles de Charles, il se bat en Belgique et il est fatigué, car il a eu peu de repos. Les Boches attaquent continuellement et il faut être toujours en état de les repousser. Il a changé de bataillon et de compagnie. Il faut adresser désormais les lettres à M. C. Z. Fourrier au 1er régiment de marins, 1er Bataillon, 2e Compagnie, secteur postal 131.
Bernard a changé d’emplacement, nous ne savons plus où il se trouve, il a dû partir dans le nord de la France.
Émilia devait arriver à Paris avec Dédé pour nous voir, car il y a déjà longtemps qu’elle était venue. Mais au dernier moment, Dédé a attrapé la rougeole et il est à craindre que le petit Henri la gagne aussi.
Écris-nous plus souvent et donne-nous de tes nouvelles. Fais-nous connaître quand tu seras sur le point de partir sur le front et de quel côté tu crois être envoyé.
Bohdane se joint à moi pour t’embrasser tendrement. Ton oncle Denis.