Journal intime

Maxime commence son journal intime le jeudi 11 février 1915, le 193e jour de guerre. Il s’adresse à sa famille, à ses « parents chéris », à Jean, à ses bonnes amies, à lui-même. Ce sont des notes, écrites sur le vif, avec un brin de mysticisme et de lyrisme. L’écriture est parfois difficile à déchiffrer, le papier est fané, les abréviations foisonnent… et des mots arrachés à certaines pages en charpie. Je rectifie l’orthographe, et la ponctuation pour une meilleure lecture. Les mots entre guillemets sont le résultat de ma compréhension, mais sans certitude. Et entre crochets, une explication ou précision.

Journal intime

Jeudi 11 février. Que de choses, oh oui, depuis le 31 janvier. Que de longues journées dans Chartres, ah ! mes parents chéris ! Finis la vie à Chartres. La cathédrale et ses vitraux rouges, la belle dame qui me faisait des avances et que j’ai fuie dans ma joie d’être « noyé » entre le lieutenant Giberton toujours aussi froid, des sergents itou.
2 à 3 j, un grand souvenir, tonton, on a appris le pourquoi, et la Pologne, enfin, ma Patrie, va renaître. Applaudissons et mourrons pour ça, hurrah ! La Pologne ainsi vraie est la promesse, tu renaîtras, et vaste, oh joie. Stacha doit jubiler, et mon amie là-bas. Oui, maintenant, je puis mourir puisqu’on permet à la Pologne de vivre.
Bohdane canne [recule, ne fait pas la fière] en me quittant, tonton aussi. Moi, je brave.
Lundi, mardi, jours chargés. Affolement. C’est dur à manier une section, à prendre en main son monde. Quel sale boulot. ça viendra-t-il ?
Mercredi, le départ se tasse. Je fais la connaissance de ce St-Pierre qui a connu « Boinyann ».
Départ, quelle émotion, les adieux, en route la musique, les poilus soûls, durs à mener. Les femmes s’attristant, le curé de la rue de Beauvais (où la Supérieure franciscaine xxxx) avait fait la vertu prouesse xxxx. Puis en route. En route pour Dreux. Je retrouve Callon et Berger.
Jeudi et vendredi, Dreux. Départ retardé jusqu’à dimanche. Mon capitaine Rosselin [Claude-Emile, grièvement blessé le 25 août 1914 – Légion d’honneur], mon sous-lieutenant Dracacci aussi [Légion d’honneur -Blessé le 15 septembre 1916 – Mort dans l’ambulance le 18 septembre 1916]. Du mal à nous bien conduire. Aïe ! aïe ! aïe !! ça sent le Courteline [L’amour vache]. Y a bon, je ne m’affole pas. Callou et Berger sont du bataillon de marche. Unis jusqu’à la mort. Dîner d’abord au champagne, svp.
Dimanche, mes parents arrivent encore, mes braves parents. Bonne journée et vite passée. Les adieux. Bohdane m’aime bien. Tonton a bien vieilli. La gare, baisers de la main. Vive ma Pologne, malgré tout.
Lundi soir, on apprend que le départ est pour demain. Nuit précipitée. Les sous-officiers cannent. Tout ce me semble bien banal et trop émotionnant. Préparatif de départ, la gare et en route.
Mardi 9 février. En route, en route. On traîne. Dans le train jusqu’au soir. À Villepreux, adieux à la vie. Beaux adieux. Mon lorgnon en tombe. Du verre cassé. Aïe, aïe, aïe. Quel majeur ! C’est la fatalité. Soirée mi-triste, mi-gaie en compagnie des aspirants. Enfin, après avoir tournoyé autour de Paris, on arrive vanné à Châlons-sur-Marne. On piétine, les hommes sont las, las. Cantonnement à 3 km de Châlons. Puis après une attente de 4 heures et le ventre vide et les poilus geignant, on arrive à notre nouveau cantonnement : Sarry [Près de Châlons-en-Champagne]. Je n’ai guère eu le temps de penser, de songer, pauvre vie !!! Continuons. De Sarry, beau point de vue sur le canal. Je me cherche un coin agréable.
Mercredi se passe et jeudi, mais on fait de l’exercice idiot. Mes parents ne m’écrivent pas. Le canon gronde toujours… Canon !! Oh ! oh ! Ça va barder, qu’on va souffrir.

Vendredi 12 février : on bat en retraite. Au début, on s’imagine aller au feu, dans les tranchées. On marche, on marche, en pleine neige et boue. Ça se traîne la colonne. En route, hardi les gars ! Ils se plaignent beaucoup. Ah ! non, c’est pas avec des poilus pareils qu’on prendra Strasbourg.
En avant, à 7 heures du soir, on touche enfin au cantonnement. Il fait froid.
Première nuit dans la paille parmi les poilus, on s’écrase, on me piétine. Zut, zut. Cette vie me dégoûte.

Samedi 13 février. Brisé encore et les pieds froids au matin. J’erre parmi les tombes et près de l’église. Déjeuner dans la bise glaciale. Et l’après-midi, c’est une revue. Le capitaine et le Corse [le sous-lieutenant Dracacci] m’horripilent. Zut, zut, alors. Le général me fait poireauter 4 heures dans la boue. Zut, zut. On s’embête. Nous sommes bien mal installés. Heureusement St-Pierre est là et sait se débrouiller.
Toujours pas de lettres.

Dimanche 14 février. Je m’ennuie toujours et autour de moi le moral est plus mauvais encore. Ça tient sans doute à la bidoche et aux maigres festins que nous faisons ici.
De la boue, à en rôtir. Je me couche dans la paille parmi mes poilus. Les sous-officiers heureusement m’accueillent, car les officiers ne me sourient guère.
Bonne matinée. La messe, où on se rue. Et puis les bêtises, les bêtises râteliers d’armes, feuillées, etc. Ça dégoûte d’être militaire.
Je m’ennuie, heureusement, on se réunit entre aspirants. On est mieux. Partie de whist. Partie de manille dans une maison à patronne bien débonnaire. On joue. Cela m’empêche de penser. Quoique ta Pologne m’inquiète et que je songe à elle.
Perdu, je suis perdu dans ma complète solitude. Quelle vie ! Quand reviendront les jours de répit ? On s’ennuie, le canon gronde là-bas.
Vêpres. On chante. Ça remue ces chants plaintifs catholiques et français. Toujours la foi, et je dis je la comprends. Oui, ces pauvres loques humaines ont raison de se plaindre. Mais moi, moi, je tiendrai bon, seul, jusqu’au bout.
À quand des lettres ? Je m’ennuie. Je soupire à me jeter dans la fournaise.
Le soir, bonne rencontre. Les officiers du 124e RI, Guillereau et Rébillon [Jean-Baptise Marie – Sergent-Major – Tué à l’ennemi le 25 septembre 1915]. C’est parfait. Je ne suis plus si seul.

Lundi 15 février.  Allons, les lettres arrivent. Y a bon. Je suis plus fort, ragaillardi. Meilleur. Cartes de Jean, belles cartes, charmantes. Il est au feu et il pense à moi sans cesse. C’est beau.

Samedi 20 février. Oh ! comme vous filez, jours. Exercices toujours. Mes officiers m’irritent. Je me sens bien portant et ça me porte au rêve. Le soir, près de l’église, au cimetière, je dis au vent mes espoirs envolés.
Déjà le soleil chauffe, les chouettes chantent, les petits oiseaux s’apprêtent à nicher, et à aimer. C’est le renouveau. J’aurais vu le printemps de loin. Je serais sorti de mon engourdissement.
Oui, j’ai vieilli. Je ne puis plus chanter, mais j’ai gardé, et c’est là tout, l’amour de la beauté.
Le bon village, cette église où il fait sombre le soir, le cimetière accueillant, où l’on se rapproche des morts.
Ainsi, la vie va finir. Quelques jours d’enfer encore. Au milieu d’un vacarme terrifiant, puis la mort.
Les marmites qui éclatent au lointain lancent ma rêverie, engourdissent mes souvenirs.
En bas, les poilus, ces éternels enfants, jacassent. Moi, dans mon coin tranquille, je veille et je pense.
Oh ! Posnanie, je reviens vers toi en rêve. J’ai revu Dembiniec et Mme Don, mais mon amie ne se tournait pas accueillante vers moi. Oh ! ma vie qui finit. Qu’ai-je fait sur cette terre. « Macha Strowski », vous m’avez prouvé que je n’avais rien de génial. Jean, l’abbé, vous m’avez par votre affection prouvé presque le contraire.
Les jours passent. Jean m’écrit en pleine bataille. Oh ! pourquoi la fortune nous sépare-t-elle ? Jean, que deviendrais-je si tu meurs ? Je veux mourir aussi.
Depuis deux jours, pas de lettres. Ça traîne, ça traîne.
Les Boches reculent, parait-il, à notre tour d’avancer. On y va.
Ce matin, par-delà les bois du Nord, nous avons vu des fumées de repérage, et des aéroplanes tournoyaient en tous sens. Ça va chauffer là-bas.
Quelle vie dans la paille, dans la boue, et parmi les décombres ! Les ruines menacent d’assommer nos cuisiniers. Je tiens bon, je me cramponne, et ma gorge aussi.
Patience, les jours passent. On vit toujours. Allons-nous voir s’évanouir ce cauchemar ?
Par moments, quand l’air est doux, et que je suis au repos, je ne puis croire à ce qui est. Je me plonge dans Rimbaud, le mystère m’enveloppe et me crois dans un monde tout autre, où il est dur d’avoir accès. Rimbaud. Adsum, adsum. Encore. Jean, je viens. Attends et aime-moi.

Vendredi 26 février. Salut à toi, Père Hugo [Victor], où sont Les Burgraves et ce bon Triboulet [Pièce Le roi s’amuse] ? Adieu belles soirées.
Du nouveau. Semaine d’ennui. Pas de nouvelles de Jean. Je m’inquiète. De Toulon, de bonnes lettres. Oh ! Je ne suis plus si seul. On part en route pour une nouvelle destination. On ne sait où.
Adieu,  Poix, brave église, cimetière charmant. Adieu ma paille, mes rêves vers « Madre », vers ma Béatrice. Adieu tout et en route vers le feu, la bataille, la Mort.

Mercredi 3 mars. En avant pour un nouveau cantonnement, de Poix à Bussy, 20 km à l’est de Châlons. Nous avons voyagé en autocar, svp. En auto il faisait froid. Ça m’abrutissait. Ce voyage pourtant me rappelait mes randonnées à Dembiniec quand xxxxx me disait « vous serez poète et un grand poète ». Lointain passé chassé chéri.

Ce cantonnement n’est pas emballant, car  nos chefs ne savent guère se débrouiller et nous avons les plus sales coins infinis après maintes péripéties. Je déniche un lit, un bon lit, oh ! quel luxe, et qu’on y dort bien. Et puis après avoir bouffé dans les escouades, un coin où une vieille demoiselle me sert, on y est bien. Demeurons-y.
Un départ pour le 102e. Je n’en suis pas. Je laisse l’adjudant Dubois.
Un bon coin pour jouer au bridge avec Callou. Je m’y remets à ce jeu sacré. Une église potable avec un cimetière suffisant. Endormi avec les jours nouveaux et les lettres qui m’arrivent. C’est la bonne vie qui commence, trop bonne pour qu’elle dure. Alleluia, alleluia. Adsum Jack, adsum de plus en plus.

Mercredi soir. Ça y est. Je suis du départ. De retour, le 3 mars, nous serons en route pour où aller. En route et nargue à tous. Ah ! j’en ai assez vu de misère, de bassesses humaines, de sottises. Allons au combat, tuer et en finir, mourir ou être blessé !! Voilà la vie. J’approche de mon heure la plus grave. Calme, maître de moi ; serais-je ainsi toujours et la folie ne serait-elle pas proche ?
En avant. Jean y est bien au feu. À mon tour. Concentrons-nous, narguons tout, et que la danse des balles commence ! Et bientôt armés d’une ardeur nouvelle, nous entrerons aux splendides villes.

Jeudi 4 mars 1915. 14 heures. Quelles péripéties, quel voyage ! Départ à 7 heures du matin dans de chics autos. Bon départ. Ceux qui restent ne sont pas fiers. Berger se cache. St-Pierre ne crâne plus. Une immense tristesse. Moi, un sourire forcé.
En route, nous traversons Châlons. Gens charmants. On distribue joyeusement aux soldats du tabac, confitures, chocolat. Moi-même, je me bourre.
Ah ! Cette brave limousine où on court vite sur la route. Brave auto. Ça me rappelle mes excursions avec Mme D. et mes rêves et mes extases.
On arrive dans des villages désolés. St-Etienne où les maisons ne sont plus que ruines, hormis le bistro inspecté par les officiers boches.
Quel spectacle ! Des voitures et en quel état, et des chevaux tout pelés, des hommes sales et de toutes armes.
Puis les maisons nouveau style hutte, trous dans la terre, tentes recouvertes de feuillage. Canons cachés. On campe dans les forêts pour se mieux cacher.
Enfin, la boue et les poilus de la tranchée. Mon cœur saute en les voyant. Suippes, on continue à filer. Somme. Suippes, tout le monde descend. Promenade dans la boue. On gagne le 102 qui est dans la forêt cantonnée. Le canon tape. Premier arrêt.
Un aéro au-dessus de nous, un obus en l’air pour le descendre, l’aéro s’échappe, mais nous, un petit frisson, ça nous l’a valu.
Arrivé au cantonnement. Deux aspirants, camarades du Mans. Puis, oh surprise Métadier, Métadier, en sous-lieutenant. Ça, c’est bon. Il est gentil comme toujours.
On me présente à mon sous-lieutenant, mon commandant de compagnie. Il m’accepte avec lui, bonne hutte avec chaleur et bonne chère. Ça va.
Pauvre 102. Rudement amoché. Dans son attaque du 24 février, plus charges sans résultat, un dur massacre. Tous, hommes et chefs ont encore la vision du charnier. Et ce sera dur de les faire recharger.

Lundi. Oh ! Ah ! Du nouveau. Du beau nouveau. En pleine tranchée, à 100 mètres des Boches. Le baptême du feu. La cantonade est intense. Quelle promesse samedi soir dans les boyaux. Dimanche et lundi, quelle veille ! J’ai assisté à des choses terribles.
Les deux nuits ont été dures et froides. Neige vers 6 heures du matin. Il est 10 heures, on chargera vers midi et d’après ce qu’on raconte autour de moi, eh bien ! ça sera dur. Et on risquera gros d’y rester, tout comme ces pauvres cadavres qui sont là près de nous sans que nous puissions les ensevelir honnêtement.
On va charger. Debout Max, adsum de plus belle, pense à Jean, à Stacha, à Strowski, à Mme Don, à tes parents. Pense à ton passé, et s’il faut mourir, meurs confiant en un avenir de beauté et de douceur.
Meurs avec le sourire, souffrir vaillamment et adsum, mon bon Claudel jusqu’au bout.

Maxime est tué le 9 mars à Perthes-les-Hurlus.

 

 

 

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