28/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Depuis la mort de Maxime « un cœur loyal et bon », Camille a changé son attitude. De léger il est devenu grave, constant, un homme prêt à tenir ses engagements et ses promesses. Il fera son devoir avec prudence. Il raille sur son zèle à devenir un bon élève-caporal pour partir au front, qui lui aura valu de retarder son départ pour instruire la classe 1916.
Portrait de Camille Pontarlier
Chers parents,
Je reste à Pontarlier pour l’instruction de la classe 1916. Des départs ont lieu demain et mardi prochain, emmenant le reste de l’effectif de la classe 1915 du 44e. La classe 1916 arrivera à Pontarlier lundi 1er juin, alors notre travail d’instructeur commencera plus actif que jamais. Il restera à Pontarlier les 10 premiers élèves-caporaux de chaque compagnie. Vous voyez qu’au contraire, mon zèle aura pour effet de me soustraire pendant quelque temps encore des balles boches.
Les très courts instants passés auprès de vous, quoique bien tristes, m’ont causé beaucoup de bonheur et fait beaucoup de bien.
J’ai vu par moi-même combien votre affection était grande pour nous, quel mal vous vous donniez pour nous procurer un peu de bonheur. Soyez assuré de ma reconnaissance et de mon affection pour la vie.
Le principe de Maxime était bon, certes, et la vie n’est en somme qu’une suite de douleurs et de joies, la grande part est pour les douleurs. Toutefois, si l’on doit être indifférent de quitter celle-ci, pour elle-même, en raison de ce qu’elle vaut, on doit cependant s’y rattacher pour ceux qu’on aime et qui vous aiment pour ses parents, pour sa famille. Belle est l’odyssée de Maxime qui laissera parmi nous une tristesse éternelle, un vide qui ne se comblera jamais. Il a mis la patrie au 1er rang de ses affections, il a tout sacrifié pour elle, telle était son idée, il a cru bien faire, que Dieu ait son âme. C’était une âme grande et courageuse, un cœur loyal et bon.
Pour ce qu’il s’agit de moi, je vous ai promis d’être prudent et je ne reviens plus sur mes promesses. Je referai donc mon devoir, mais mon élan s’arrêtera là.
Courage, chers parents, espérons que Charles continuera d’être protégé des balles boches.
Dites à mon oncle Charles que j’ai beaucoup regretté de ne pas le voir et embrassez-le pour moi.
Je n’oublie pas, Cousine la promesse que je vous ai faite sur le quai de la gare et je ne manque pas de dire mon Ave Maria avant de me coucher.
J’espère que votre continuera à s’améliorer. La mienne est bonne toujours à part un eu de fatigue.
Recevez mes chers parents, les meilleurs baisers de votre Camille.
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10/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille accuse réception des colis d’effets. Cette longue lettre détaille sa vie de « troupier à Pontarlier », qui inclut manœuvres et exercices. Il évoque la décoration d’un capitaine originaire de Saintes qui s’est évadé de prison malgré ses blessures. Un certain M. Smyth…
Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle, Ma chère cousine,
Tout d’abord, laissez-moi vous remercier pour les 2 colis que vous m’avez envoyés ainsi que pour le mandat. Les 2 colis contenaient, en effet, ce que vous m’avez énumérés (2 paires de chaussettes, 1 caleçon, 1 flanelle et 1 mouchoir bleu)
. Ça fait plaisir de pouvoir mettre du linge propre et de changer fréquemment.
Je suis heureux de savoir Jeanne auprès de vous et qu’Émilia va aller vous voir d’ici peu avec Dédé. La présence de Jeanne, d’Émilia et surtout le gai babil de Dédé contribueront, je l’espère, à votre prompt rétablissement.
Quant à moi, je travaille ferme ici. Nous avons fait, vendredi dernier, une marche manœuvre de 30 kms à travers bois et sur un terrain très accidenté, bien entendu. Nous nous sommes élevés à 1 400 mètres d’altitude, c’est-à-dire que Pontarlier se trouvant à 853 mètres d’altitude nous sommes élevés de 547 mètres sur une distance de 8 kms environ. C’était pénible en raison de la lourdeur du sac et de l’atmosphère accablante, le temps étant orageux. Samedi, nous avons en revue du Commandant d’armes de Pontarlier qui en a profité pour décorer et faire Chevalier de la Légion d’honneur le capitaine Smyth (?) du 6e de ligne de Saintes. Cet officier, blessé et prisonnier, a réussi, avant complète guérison de ses blessures, à s’évader d’Allemagne et revenir en France en passant par la Suisse. Nous avons donc fait du maniement d’armes et défilé toute la matinée. L’après-midi, nous eu, pour finir, revue du général commandant la 7e légion. Nous avons donc fait de l’école de section du déployant en tirailleur pendant 3h30 devant le général. Ces 2 jours d’exercices ininterrompus nous avaient beaucoup fatigués. Hier, nous avons eu travaux de propreté pour la matinée et l’après-midi repos. je me suis reposé toute l’après-midi. Aujourd’hui, je fais office de caporal-peloton aux cuisines. Ce travail n’est pas fatiguant. J’ai pour consigne d’empêcher à ce qu’on prenne les meilleurs morceaux de viande, à maintenir la cuisine très propre et à empêcher tout étranger aux cuisines, l’accès de celle-ci. J’en profite donc pour vous envoyer de mes nouvelles.
Jeanne me fait savoir que vous avez eu la visite de Madame Albert. En effet, cette dame étant venue voir son fils ici, elle a visité un peu le camp, la ville et a pu de vive voix vous donner des détails sur la vie du troupier à Pontarlier. Son fils est un jeune soldat ajourné de la classe 1914, mais pris « bon pour le service » au Conseil de révision de la classe 1915. Nous avons fait nos classes ensemble, suivi le peloton des élèves-caporaux ensemble, et nommé fonctionnaire-caporal à 2 ou 3 jours d’intervalle. Je fais fonction de caporal à la 2e escouade de la 1ère section et lui à la 4e escouade de la 1ère section. Nous couchons donc dans le même bâtiment.
Je suis en bonne santé, comme toujours, et bien reposé. Je n’ai encore rien reçu de Charles. Je lui ai écrit il y a quatre jours.
À bientôt de vos nouvelles qui m’annonceront, j’espère, pour vous une bonne santé. Je vous embrasse affectueusement. Votre neveu et cousin qui vous aime. Camille.

28/02/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne ne reçoit plus de lettre de son petit frère chéri. Elle l’assène de questions, et l’informe des nouvelles de leurs frères. Charlot dans les tranchées, Maxime qui s’en approche et Marius qui vient d’être réformé.
Jeanne Matha, Pensionnat libre
Mon cher petit Camille,
Que veut dire ce long silence ? Si je n’avais pas eu de tes nouvelles par Émilia, je serais très inquiète. Trouve un petit moment pour me faire savoir ce que tu deviens, que te fait-on faire au régiment ? Tonton m’a dit que tu suis le peloton des élèves-caporaux. Penses-tu être reçu ? Dans ce cas, dans combien de temps aurais-tu tes galons ? Ta santé est-elle toujours bonne ? Tu a eu à souffrir du froid, mon pauvre frère chéri. J’ai bien pensé à toi. As-tu quelquefois des nouvelles de Charlot ? Il m’envoie souvent des cartes. C’est dur dans les tranchées, mais le courage ne lui manque pas.
Maxime approche du front. Marius est réformé… Tu es toujours sérieux, je suis sûre. J’ai confiance en toi. Manques-tu de quelque chose ? J’ai vu dernièrement Émilia et les deux petits à Aumagne. Ils sont tous bien portants. Ma santé est bonne aussi.
Je vois avec peine les mois s’écouler sans que la guerre se termine, il faudra sans doute te voir parti aussi… Malgré cela, vivons dans l’espérance. Écris-moi vite. Je t’embrasse affectueusement. Jeannette.

05/02/1915 – Lettre d’Émilia à Camille

Émilia adresse à son frère un mandat de dix francs. Elle aimerait pouvoir voir Maxime à Chartres avant son départ au feu.
Emilia, fille de Marian Zaleski La Rochelle,
Mon cher Camille,
Je n’ai que très peu de temps. Aussi je t’écris en hâte. Je t’envoie les dix francs que tu m’as demandé. SI tu avais besoin de quelque chose. Écris-moi.
Maxime est sur le point de partir sur le front. Je lui ai envoyé une dépêche pour lui demander si je pouvais aller le voir à Chartres et il ne m’a pas répondu. Je ne sais pas s’il est déjà parti.
Charles m’a écrit également. Sa lettre était datée du 27. Il est en bonne santé, mais il a froid.
Nous sommes ici tous en bonne santé. Nous t’embrassons tous. Ta sœur Émilia.
Marius est militaire. Je ne sais si je te l’ai dit. Il a quitté Nantes et est à Ancenis.

23/01/1915 – Lettre d’Émilia à Camille

Émilia houspille tendrement son frère qui ne se presse pas à lui écrire. Elle donne des nouvelles de ses frères et même de l’aîné, Marius, qui est parti au front alors qu’il avait été réformé. La France a besoin de tous ses enfants, qu’ils soient trop jeunes ou maladifs.
Emilia, fille de Marian ZaleskiLa Rochelle,
Mon cher Camille,
J’attendais de tes nouvelles  un peu détaillées, mais comme je ne vois rien venir, je te prie de m’en envoyer.
Je sais que tu fais partie du peloton des élèves-caporaux et que tu dois être très occupé. Néanmoins, tu pourrais me dire ce que tu fais et si tu veux que je t’envoie quelque chose. J’ai reçu ta valise contenant tes effets.
Le 8 janvier, je suis allée à Paris avec petit Riquet voir Charles qui était de passage dans cette ville et qui s’en allait sur le front. Depuis j’ai reçu deux cartes et j’attends avec impatience de ses nouvelles.
Tonton m’a écrit ce matin que Maxime était maintenant à Chartres en attendant de partir sur le front.
Il a reçu une lettre de Marius qui est soldat également et se trouve à Nantes. Il doit partir sur le front le 26 de ce mois. S’il y avait une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est de savoir qu’il a été pris malgré qu’il a été réformé. Je lui ai écrit aujourd’hui.
Émile a été dimanche dernier à Aumagne chercher Dédé qui avait passé chez ses grands-parents une quinzaine de jours. Jeanne s’y trouvait. Elle est en bonne santé et a parlé avec Émile longuement de tous.
Dis-moi si ta santé est bonne. Ici nous nous portons tous bien, malgré qu’André ait été un peu souffrant ces jours derniers.
Émile, Dédé et même petit Riquet, qui marche presque seul maintenant, me chargent de t’embrasser.
Je t’embrasse affectueusement, ta sœur Émilia.