10/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille accuse réception des colis d’effets. Cette longue lettre détaille sa vie de « troupier à Pontarlier », qui inclut manœuvres et exercices. Il évoque la décoration d’un capitaine originaire de Saintes qui s’est évadé de prison malgré ses blessures. Un certain M. Smyth…
Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle, Ma chère cousine,
Tout d’abord, laissez-moi vous remercier pour les 2 colis que vous m’avez envoyés ainsi que pour le mandat. Les 2 colis contenaient, en effet, ce que vous m’avez énumérés (2 paires de chaussettes, 1 caleçon, 1 flanelle et 1 mouchoir bleu)
. Ça fait plaisir de pouvoir mettre du linge propre et de changer fréquemment.
Je suis heureux de savoir Jeanne auprès de vous et qu’Émilia va aller vous voir d’ici peu avec Dédé. La présence de Jeanne, d’Émilia et surtout le gai babil de Dédé contribueront, je l’espère, à votre prompt rétablissement.
Quant à moi, je travaille ferme ici. Nous avons fait, vendredi dernier, une marche manœuvre de 30 kms à travers bois et sur un terrain très accidenté, bien entendu. Nous nous sommes élevés à 1 400 mètres d’altitude, c’est-à-dire que Pontarlier se trouvant à 853 mètres d’altitude nous sommes élevés de 547 mètres sur une distance de 8 kms environ. C’était pénible en raison de la lourdeur du sac et de l’atmosphère accablante, le temps étant orageux. Samedi, nous avons en revue du Commandant d’armes de Pontarlier qui en a profité pour décorer et faire Chevalier de la Légion d’honneur le capitaine Smyth (?) du 6e de ligne de Saintes. Cet officier, blessé et prisonnier, a réussi, avant complète guérison de ses blessures, à s’évader d’Allemagne et revenir en France en passant par la Suisse. Nous avons donc fait du maniement d’armes et défilé toute la matinée. L’après-midi, nous eu, pour finir, revue du général commandant la 7e légion. Nous avons donc fait de l’école de section du déployant en tirailleur pendant 3h30 devant le général. Ces 2 jours d’exercices ininterrompus nous avaient beaucoup fatigués. Hier, nous avons eu travaux de propreté pour la matinée et l’après-midi repos. je me suis reposé toute l’après-midi. Aujourd’hui, je fais office de caporal-peloton aux cuisines. Ce travail n’est pas fatiguant. J’ai pour consigne d’empêcher à ce qu’on prenne les meilleurs morceaux de viande, à maintenir la cuisine très propre et à empêcher tout étranger aux cuisines, l’accès de celle-ci. J’en profite donc pour vous envoyer de mes nouvelles.
Jeanne me fait savoir que vous avez eu la visite de Madame Albert. En effet, cette dame étant venue voir son fils ici, elle a visité un peu le camp, la ville et a pu de vive voix vous donner des détails sur la vie du troupier à Pontarlier. Son fils est un jeune soldat ajourné de la classe 1914, mais pris « bon pour le service » au Conseil de révision de la classe 1915. Nous avons fait nos classes ensemble, suivi le peloton des élèves-caporaux ensemble, et nommé fonctionnaire-caporal à 2 ou 3 jours d’intervalle. Je fais fonction de caporal à la 2e escouade de la 1ère section et lui à la 4e escouade de la 1ère section. Nous couchons donc dans le même bâtiment.
Je suis en bonne santé, comme toujours, et bien reposé. Je n’ai encore rien reçu de Charles. Je lui ai écrit il y a quatre jours.
À bientôt de vos nouvelles qui m’annonceront, j’espère, pour vous une bonne santé. Je vous embrasse affectueusement. Votre neveu et cousin qui vous aime. Camille.
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29/04/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille est toujours à Pontarlier. Le tirage au sort lui a encore épargné un départ au front. Mais cela ne saurait tarder. Il commande à son oncle de garder son sang-froid. Pour lui, Maxime est peut-être fait prisonnier sans pouvoir donner signe de vie. Il veut garder espoir et supplie son oncle d’en faire autant. Il ne peut imaginer que le « meilleur » d’entre eux parte le premier. Il explique qu’il ne peut être appelé sur les lettres « caporal », n’ayant pas encore reçu les galons, bien qu’il tienne ce poste à plein temps.
Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle,
J’ai su en effet par Émilia la disparition de notre cher Maxime. C’est une triste nouvelle, mais enfin, tout n’est pas perdu. Peut-être n’est-il que prisonnier et blessé dans l’incapacité de donner de ses nouvelles ? Espérons et espérons encore ; il n’est pas permis que Dieu nous retire le meilleur de nous. Reprenez votre sang-froid ; réagissez ; qu’à ce malheur ne s’y ajoute pas un autre aussi terrible. Bonne cousine doit souffrir aussi. Et ce pauvre Charles qui est dans les tranchées depuis déjà longtemps. Ah ! c’est un bien triste moment que nous passons tous. Et nous ne sommes pas les seuls ; les 3/4 des familles françaises sont dans le même cas. Je m’attends à partir un de ces jours. Beaucoup de mes camarades sont maintenant au front. Il est parti hier un détachement de 33 hommes. Ils ont été tirés au sort ; les lettres M-B-P-Y sont sorties. C’est pourquoi j’ai attendu aujourd’hui pour vous écrire. Je remplis maintenant les fonctions de caporal, c’est-à-dire que j’ai le même service d’un caporal sans en avoir les galons ni la paye. Aussi écrivez toujours « soldat » et non « caporal » comme le fait Émilia, car ce serait plutôt prétentieux de me donner un grade avant en recevoir les galons. J’ai reçu votre mandat de 20 francs. Je vous en remercie. Je n’ai pas eu le temps d’y songer dans ma dernière lettre, au reçu de celle de Marius m’apprenant la funeste nouvelle. J’espère que votre santé va s’améliorer et l’espérance renaître et persister. Émilia a eu le bonheur de conserver Emile auprès d’elle.
Recevez, mon cher oncle ainsi que ma chère cousine mes plus affectueux baisers.
Je vous remercie pour le paquet que vous voulez m’envoyer. Il me parviendra toujours à Pontarlier, même si j’en étais parti.