28/07/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne a hâte de partir à Paris pendant les vacances scolaires. Elle pourra ainsi embrasser son frère Camille. Elle espère que Charles sera d’ici là en permission.
Jeanne Matha,
Mon petit Camille,
Dès que j’aurai reçu ma réduction pour La Rochelle, je partirai et de là pour Paris. Si je la reçois assez tôt, j’ai l’intention d’arriver à Paris samedi soir, de sorte que nous pourrions passer le dimanche ensemble si, comme je l’espère bien, tu te trouves à Paris.
Merci pour ta bonne carte ; je suis contente, mon petit frère, que tu puisses ainsi aller chez nos chers parents si bons pour nous toujours. Ce contact avec eux te fait du bien.
Charlot attend toujours sa permission. Je voudrais que tu ne partes pas avant qu’il arrive.
À bientôt, mon petit Camille, je l’espère. Reçois les affectueux baisers de ta Jeannette.

04/08/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne est encore retardée dans son départ pour Paris. Elle est contrainte de soigner son neveu qui s’est sérieusement brûlé. Mais Camille restera-t-il tout le mois d’août à Paris ?
JeanneMatha,
Mon cher petit Camille,
Tu savais sans doute que je comptais arriver à Paris demain soir, jeudi. Mais impossible encore de partir ce jour-là. Le petit Henri s’étant fortement brûlé au bras, il faut s’occuper sans cesse de lui, il souffre beaucoup. J’attends donc quelques jours qu’il y ait un peu de mieux.
C’est un nouveau retard pour nous revoir. J’espère que cela ne se prolongera pas. Si samedi je puis partir, nous passerions le dimanche ensemble, si toutefois tu es libre ce jour-là. J’enverrai un mot pour fixer mon arrivée définitive cette fois…
Tu es toujours en bonne santé, j’espère !
Es-tu sûr toujours de rester à Paris tout le mois d’août ?
Toute la famille t’embrasse et moi je t’envoie mes affectueux baisers. Jeannette.

17/07/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne ne cache pas son angoisse, elle ne comprend pas le silence de son frère. Leurs lettres ont dû se croiser. Camille devait venir en permission à La Rochelle. Mais rien ne se profile à l’horizon et Jeanne s’en émeut. Camille est peut-être sur l’expectative. Avec tous ces contre-ordres, on ne doit pas distribuer des permissions à la légère ! N’est-il pas censé être sur le départ depuis la mi-juin ?
JeanneMatha,
Mon cher petit frère,
Vite quelques mots, je me tourmente et ne sais que penser de ce long silence. Chaque jour j’attendais la nouvelle de ta permission pour La Rochelle et… rien n’arrive. Tu es toujours à Paris, je suppose bien, tu m’aurais prévenue de ton départ. Comment va ta santé ? Demain tu passeras sans doute la journée auprès de nos chers parents. Je vais leur écrire aussi ce soir, j’espère en avoir le temps. Embrasse-les pour moi demain… Nous serons en vacances le 23 (juillet), mais je m’ennuie beaucoup. La réduction demandée pour Paris n’arrive pas. Si on me la refuse, que ferais-je ?
J’ai reçu ce matin une carte de Charlot, il attend impatiemment son tour de permission, il est en 2e ligne.
Hier, anniversaire de notre cher Maxime. Quelle journée de tristesse, les souvenirs viennent nous envahir bien cruellement…
Au revoir mon petit Camille, écris-moi bien vite, dis-moi si tu comptes toujours venir à La Rochelle. Baisers bien affectueux de ta petite sœur Jeannette.
Quelle angoisse en pensant à ton départ ! Sois courageux et prudent !
Je t’envoie cette carte à ton adresse à Paris. J’espère qu’elle te parviendra ainsi que tu as dû recevoir ma lettre il y a quelque temps.

16/04/1915 – Lettre d’Émilia à Camille

Dans cette lettre datée du 16 avril, Émilia demande à Camille d’espérer pour Maxime. Comment ne peut-elle savoir que son frère est mort au combat alors que Marius qui vit à Étaules, non loin de La Rochelle, connaît la vérité ? Marius a d’ailleurs appris la terrible nouvelle à Camille le 11 avril. L’envie de croire à sa survie est sans doute plus forte ? À moins qu’Émilia souhaite, en occultant la mort de son frère, préserver son plus jeune frère, plus sensible, plus impressionnable, plus fragile.
La Rochelle,Emilia, fille de Marian Zaleski
Mon cher petit Camille,
J’ai reçu ta carte ce matin. Je commençais à être inquiète à ton sujet. En même temps, cousine me dit que tu lui as écrit, demandant des nouvelles de Maxime. Notre cher frère a disparu depuis le mois de mars. Nous sommes bien affligés, mais il faut espérer et être courageux. Je voudrais être auprès de toi pour t’embrasser. Sois courageux, mon cher petit Camille. Nous aurons, espérons-le, des jours plus heureux.
Écris-moi vite et longuement. J’attends une lettre par retour du courrier. Émile et petit Riquet se joignent à moi pour t’embrasser bien fort. Charles nous a donné des nouvelles il y a peu de jours. Je t’embrasse affectueusement. Ta sœur, Émilia.

09/04/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne implore son petit frère chéri d’être prudent tout en l’exhortant à faire son devoir. Est-ce compatible ? Elle lui conseille de s’en remettre à Dieu et d’y puiser le courage. Elle réalise que la guerre va durer, que son Camille va partir au front et qu’il pourrait ne pas revenir.
Jeanne La Rochelle,
Mon cher petit Camille,
Je suis bien étonnée et inquiète de ne rien recevoir de toi. Es-tu parti sur le front ? Mais dans ce cas tu aurais écrit avant ton départ ; quoi qu’il en soit, je tremble ; peut-être es-tu malade ? Donne vite de tes nouvelles, mon cher petit frère, ne tarde plus. Pense que nous sommes tourmentés.
Je suis à La Rochelle depuis quelques jours, je retourne à Matha mardi prochain. Écris-moi donc là-bas, je ne pense pas que ta lettre arriverait ici avant mon départ. Écris aussi à Émilia qui s’inquiète. Tes petits neveux sont en bonne santé et t’embrassent. Henri devient mignon au possible.
Quelle tristesse partout, quand se termine cette maudite guerre si remplie de souffrances et d’épreuves. J’étais loin de penser que tu partirais aussi au feu, mon frère chéri ; quels tourments incessants ! Fais ton devoir, mais soit prudent, mon petit Camille, reviens-nous, pense à notre douleur sans cela.
Charles m’écrit qu’il a fait ses Pâques dans les tranchées, pense aussi au Bon Dieu, mon Camille, prends auprès de Lui la vraie force et le courage, c’est la seule consolation.
Allons, vite, dis-moi ce que tu deviens, où faut-il t’écrire. J’envoie ma lettre à Pontarlier toujours, on fera suivre si hélas ! tu n’y es plus. J’espère que de toute façon cela te parviendra.
Toute la famille t’embrasse et je t’envoie mes plus affectueux baisers. Ta petite sœur Jeanne.

03/01/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne donne des nouvelles de la famille. Elle exprime sa fierté d’avoir des frères courageux qui n’hésitent pas à exposer leur vie pour défendre la patrie en danger. Mais elle les plaint aussi en imaginant les souffrances qu’ils peuvent endurer. Elle s’inquiète pour leur frère Charlot dont la constitution semble être fragile. Enfin elle ne cache pas sa joie d’avoir reçu une photographie de Camille et de Maxime en soldat, elle les trouve magnifiques en « défenseurs de la patrie ». Seules des photos de Camille me sont parvenues.
JeanneMon petit frère chéri,
En arrivant à Matha, hier soir, j’ai trouvé ta carte et tu ne peux imaginer ma joie et mon émotion en te reconnaissant, mon petit Camille, sous le costume de défenseur de la patrie. Tu es fort gentil en soldat. La photographie est très bien faite, quelle fière et bonne mine tu as. Mon grand regret c’est que tu sois parti si loin, il ne sera pas facile de te voir. J’ai été passer quelques jours à La Rochelle, c’est ce qui fait que je ne t’ai écrit plus tôt, tu sais que ce n’est guère facile avec nos petits lutins de neveux. J’ai trouvé tout le monde en très bonne santé, et petit Riquet bien changé et mignon au possible. J’ai emmené Dédé à Aumagne chez ses grands-parents où il va passer une quinzaine. Je l’ai quitté à regret le cher petit, je l’aime tant ! Je tâcherai d’aller le voir une ou deux fois pendant son séjour à Aumagne, quoiqu’il me soit bien difficile de m’absenter.Camille, dit Kinkin - Campagne de Belgique - 1914 - Le soldat qui tient son casque
J’ai reçu hier une carte de Charlot qui vient d’arriver à Paris avant de partir au front sans doute. Je suis tourmentée à son sujet. Mon oncle m’écrit ce matin et me dit avoir trouvé Charles maigri et fatigué. Pourvu qu’il ne soit pas malade ! Il a, paraît-il, fait des démarches à Toulon pour partir. Il veut absolument aller au feu, me dit mon oncle, il est plein d’ardeur. Je suis fière d’avoir des frères si vaillants et courageux, mais quel chagrin j’éprouve de penser aux souffrances que vous pourrez endurer. Charles est loin d’être fort. Pourra-t-il résister aux fatigues et aux privations de toutes sortes ? Tout cela est affreux à penser. Quand donc finira cette maudite guerre ! Maxime a pu aller passer le jour du 1er janvier à Paris, de sorte qu’ils ont eu la joie d’être réunis avec Charlot. Et toi, mon frère chéri, tu as dû être bien seul. J’ai beaucoup pensé à toi ce jour-là si éloigné de nous, et j’ai formé pour toi des vœux bien affectueux. Que la tâche ne te paraisse pas trop rude ; du reste, pense que c’est pour la patrie. Cela l’adoucira. Et puis, je désire que tu trouves de bons camarades gentils et sérieux qui t’aideront à supporter l’éloignement de la famille. J’ai pensé que tu dois être peut-être en bon rapport déjà avec les quelques jeunes gens qui sont avoir sur la photographie. Ils ont tous l’air bien gentils. Dis-moi ce qu’a été ta vie en arrivant au régiment. Tu ne peux t’imaginer quel chagrin j’ai eu de te voir partir ainsi tout seul. Commences-tu à t’habituer à ta nouvelle existence, es-tu bien nourri, bien couché ? Es-tu assez couvert ? As-tu ce qu’il te faut ? Réponds-moi vite sur tout ceci et surtout, dis-moi si ta santé est bonne. Le mal de gorge dont tu souffrais était-il complètement guéri à ton départ de La Rochelle ? Pour moi, ma santé est bonne pour le moment. Je vais reprendre ma classe demain. Je t’écrirai le plus souvent possible. Donne-moi aussi de tes nouvelles.
J’ai reçu ce matin la photographie de Maxime en officier. Il est magnifique et se porte on ne peut mieux, paraît-il. Lui aussi va partir sous peu. Que Dieu vous protège tous et nous réunisse bientôt avec la fin de la guerre, le triomphe de la France et la résurrection de notre chère Pologne. Vite des nouvelles. Je t’envoie avec mes vœux mille affectueux baisers. Ta petite sœur Jeannette.

26/12/1914 – Lettre de Denis à Camille

Denis Zaleski, tuteur de Camille, lui donne des conseils pour ne pas avoir froid, pour bien s’acclimater à la région et à la vie militaire, pour devenir un soldat obéissant, etc. Il l’engage à étudier pour devenir officier. Il ne tarit pas d’éloges sur la beauté du paysage et le bon air de la montagne. Des considérations étonnantes quand on sait vers quel destin se dirigent Camille… et les autres ! On sent, dans le style, l’héritage paternel du poète, dont la plume trempait dans l’encrier du contemplatif et du romantisme.
Paris,
Mon cher Camille,
J’ai reçu tes cartes postales et je te remercie de ton souvenir. Si tu n’as pas eu de chance d’être envoyé si loin de La Rochelle, tu peux t’estimer heureux d’avoir été envoyé à Lons-le-Saunier.
Le Jura est un pays magnifique, l’air y est pur, vivifiant ; tu seras émerveillé de voir une si belle nature, de sentir le parfum de la montagne et des immenses forêts de sapins. Mais l’hiver y est rude, très froid. Il faut donc que tu sois couvert et bien couvert. As-tu tout ce qu’il te faut ?
Il te faut surtout de bonnes chaussettes de laine, des caleçons bien chauds et un chandail ou un tricot en laine. Dis-moi si tu as cela ; et dès que l’encombrement occasionné par les fêtes du Jour de l’An sera passé, je t’enverrai ce qui te manquera.
Enveloppe aussi tes pieds, tes jambes et ta poitrine avec des journaux, surtout pour la nuit, tu verras comme tu auras chaud. Enfin, il y a encore un autre moyen pour avoir les pieds au chaud, mais il n’est employé qu’en campagne, c’est de s’enduire les pieds de graisse.
Je t’envoie dix francs pour ton Jour de l’An, achète-toi ce qui te sera utile. Je t’enverrai chaque mois un mandat de cinq francs, mais si tu changeais de garnison, préviens-moi avant la fin du mois.
Si tu vas à Pontarlier, le pays est encore plus beau, mais l’altitude y est de plus de mille mètres, il y fait bien plus froid. Mais on y a une vue splendide. On voit la Suisse et les hautes montagnes se profilent à l’horizon.
Tâche de bien travailler, de bien endurer et de bien obéir sans murmurer les observations de tes supérieurs, le métier militaire est dur, mais il a aussi ses charmes. Les commencements sont surtout pénibles, le changement de vie brusque. Fais-toi remarquer par ta bonne volonté et ton endurance ; dès que tu sauras le maniement du fusil et que tu auras exécuté les exercices, fais-toi inscrire au peloton des élèves-caporaux.
Si tu as de bonnes notes, tu seras nommé caporal au bout de deux mois. Lorsque tu seras inscrit au peloton des élèves-caporaux, fais-le-moi savoir, je t’enverrai le Guide du Gradé, un volume de près de 900 pages qu’il faudra que tu apprennes. Il contient l’indication des prescriptions que chaque grade doit connaître. Maxime l’a beaucoup étudié.
Maxime a été nommé aspirant, c’est un nouveau grade créé récemment, il est officier, en attendant qu’il soit nommé sous-lieutenant. Il est parti pour quelque temps à Laval, à son ancien dépôt, mais il n’y restera pas longtemps. Écris-lui de temps en temps, son adresse est : Monsieur Maxime Zaleski, aspirant au 124e Régiment d’Infanterie, 27e Compagnie de dépôt à Laval (Mayenne). Écris aussi à Charles qui va bientôt quitter Toulon.
Écris-moi souvent pour que je sache ce que tu fais et comment tu te portes et si tu supportes la vie militaire.
Cousine et moi, nous t’embrassons.
Ton oncle, Denis Zaleski.

PS1 : Espérons que l’année 2015 sera meilleure et qu’elle verra le triomphe de la France et les réussites de la Pologne.

 PS2 : Maxime ne va pas tarder à partir pour le front. Il est venu s’équiper à Paris et il a un bel uniforme bleu-clair. Ton oncle Charles est souffrant, son adresse est : 25 rue de Courbevoie, La Garenne-Colombes (Seine).

Je t’embrasse tendrement mon cher Camille et te souhaite avec l’année 1915 bonne chance et bon courage.
Bohdane (fille de Joséphine, sa tante décédée en 1873, et recueillie par Denis Zaleski).

PS3 : Swietlinski et Wlewick, élèves de l’École polonaise de ton temps ont été tués sur le champ de bataille.