23/01/1915 – Lettre de Berger à Maxime

Maxime reçoit une dernière lettre de G. Berger. Son ami se plaint de devoir subvenir à ses besoins, l’armée ne prenant pas à sa charge le gîte ni le couvert. Il semble également y avoir des problèmes avec une partie du paquetage qu’il faudrait rendre. Je suppose que le changement de garnison en est la cause… Il évoque plusieurs amis ainsi que le sous-lieutenant Dracacci (Stéphanopoli Georges Drago), un homme qui lui semble bizarre. Ce dernier décèdera le 18 septembre 1916, dans la Somme.
Berger GastonDreux,
Mon cher ami, je fus fort heureux l’autre jour en recevant une lettre de vous. Croyez bien que si je me plaignais de votre silence, cette plainte n’avait rien d’un blâme ou même d’un reproche : c’était le simple regret de ne pas savoir ce que vous deveniez dans ce Chartres si voisin de notre Dreux.
Alors vous ne perdez pas votre temps au 102 ? Connaissant votre ardeur à la tâche, je suis persuadé qu’il vous est doux d’être las le soir, si cette lassitude doit profiter à la Patrie.
Ce qui doit surtout vous être pénible, c’est l’impossibilité d’aller en permission : sentir Paris si proche et ne pouvoir y aller : supplice de Tantale. J’espère pour vous que cette prétendue scarlatine ne durera pas éternellement.
Ici, à Dreux, mon cher ami, la vie que nous menons, Callou et moi, est assez monotone, mais pas trop dure.
Tous les matins, nous sommes sur le terrain de manœuvre à regarder faire les hommes, à deviser et à dire des vers. Vous dirai-je que Callou a composé dernièrement un sonnet en l’honneur de la France ?
Le soir, service en campagne où nous commandons chacun un peloton de section sous la direction d’un certain sous-lieutenant Dracacci, homme très bizarre.
Pour ce qui est de notre vie matérielle, nous continuons à manger et coucher dehors, ce qui n’est pas sans finir par être onéreux pour des gens qui gagnent 2,72 francs par jour et encore.
Comme vous, nous aspirons à partir et, une fois partis, à devenir cette chose imprécise, fugace, futile, anonyme que l’on appelle le soldat courtisé par les balles. Et après… Qu’importe ?
Ne craignez rien, on nous a réclamé aussi ce qu’on vous a donné en trop à Laval. Je vous dirais que nous ne nous pressons pas de le renvoyer, lundi prochain sera bien assez tôt.
Bien évidemment, le 101e ne veut rien entendre au sujet de notre remboursement des effets. Quant au 124e, il est maintenant bien loin et les absents ont toujours tort.
Voyez-vous, mon ami, on veut probablement que nous nous fournissions nous-mêmes ce qui sera peut-être notre dernier linceul. Et mieux vaut somme toute dormir son dernier sommeil dans son bien que dans celui de l’État.
Je crois que nous sommes désignés pour le prochain départ du 101e. Je ne sais pas quand aura lieu cette solennité.
Les aspirants originaires du 101e sont encore ici, car leurs garnisons sont en quarantaine à cause de diverses maladies. Il y a Aubé, Pluyatte, Le Tanieux, Drouard (du 67e), Marc (qui a, à l’heure actuelle, 15 jours d’arrêt de rigueur et qui en est très joyeux).
Au revoir, mon très cher, Bonne santé et bonne chance.
Cordiale poignée de main de nous deux. Caillou. Votre G. Berger, 27e Compagnie, 101 d’Infanterie.
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09/01/1915 – Lettre d’amis de Maxime

Maxime reçoit une lettre de deux de ses amis (G. Berger et L. Callou) côtoyés à la garnison de Chartres, qui viennent d’arriver à la garnison de Dreux. Ils évoquent des soucis d’hébergement et d’intendance. La tristesse de la ville de Dreux leur fait regretter la belle Chartres et sa cathédrale.
Berger GastonHôtel de France – Dreux Mon cher ami, nous voici arrivés dans notre nouvelle garnison. Tout s’est fort bien passé. On ne nous a fait aucune difficulté à notre arrivée à Paris, pas plus d’ailleurs qu’à notre départ. Quant au 101e, c’est un régiment d’allure charmante. Nous avons vu le commandant du dépôt, commandant major, capitaine et lieutenant. Nous sommes affectés l’un à la 27e, l’autre à la 28e Compagnie : ces deux compagnies n’en forment qu’une, composée de jeunes soldats et commandée par un seul capitaine. Elles se composent de 1300 hommes et il y a en tout un lieutenant et trois sous-lieutenants. Nous ne sommes pas de trop. On nous a dit carrément de coucher en ville, tout au moins jusqu’à nouvel ordre. Nous avons vu le capitaine. La question de remboursement d’effets reste pendante : on demande au 101e des renseignements à l’intendance, mais nous tiendrons bon. Savez-vous sur qui nous sommes tombés ici en arrivant ? Sur M. le Commandant Inspecteur des Dépôts et son automobile : heureusement, il part lundi. Il a d’ailleurs, parait-il, voté des félicitations au 101e et blâmé le 67e (car c’est ici qu’est le 67e). Pourvu qu’il aille faire un petit tour à Chartres : vous seriez jaloux ! Notre caserne est perchée très haut au-dessus de la ville. Pour la gagner, il faut monter 150 marches. Je suis certain qu’on aperçoit de là la cathédrale de votre belle ville de Chartres. Quant à la ville de Dreux, c’est un petit patelin d’allure banlieusarde. Adieu, bonne poignée de main. Votre G. Berger.
Berger me passe la plume afin que je tienne la promesse que je t’ai faite dans le train. Quel trou que Dreux ! Encore plus terrible que Laval ! Enfin, espérons que nous ne resterons pas là indéfiniment. Tu m’avais promis une copie de… « Telle qui caressant… en souvenir de toi ». Envoie-moi donc ce poème de Mallarmé, cela me fera plaisir. Amuse-toi bien à Chartres, et bonne chance si tu pars prochainement. L. Callou.

27/12/1914 – Lettre de Maxime à Camille

J’ai retrouvé cette lettre de Maxime qui s’était glissée dans une autre. Quelle dommage de l’avoir manquée, elle était remarquable : un grand frère qui conseille son cadet dans l’attitude qu’il doit avoir, dans l’exemple qu’il doit montrer. Je ne peux pas la laisser sous silence… même si elle intervient en retardataire, elle a le mérite de nous faire revivre Maxime le temps d’une lettre chaleureuse et bienveillante.
Laval,
Mon brave Kinkin, bleu troubade (fantassin en argot) aux vêtements mal fichus, comment se sont passées tes premières heures à la caserne ? Te fais-tu déjà à ta nouvelle vie ? Es-tu plein d’ardeur ? Vois-tu auprès de toi quelques braves cœurs de qui tu deviendras vite l’ami ? Ouvre tout grands tes yeux, regarde, écoute aussi. Et tu seras bientôt distingué par tes chefs. Entraîne tes copains trop mous et fais-leur croire que la France aura à coup sûr besoin d’eux dans deux mois. Sois élève-cabo, c’est un premier pas, marche vaillamment. Que la discipline ne t’effraie pas, on s’y fait vite. Veille à ta santé, à tes pieds, à ta poitrine. Ainsi, tu deviendras en peu de temps un de nos meilleurs soldats.
Pour moi, j’avance, aspirant maintenant ; salue et en arrondissant proprement le coude ! Je commande une section de 60 poilus, la 4e justement et à la 27e Compagnie de dépôt (coïncidence !) du 124e (l’analogie s’arrête là !). J’ai un bel uniforme de s/lieutenant. Je vais faire mon possible pour aller faire bientôt un tour à Paris d’abord (une fois encore), et puis dans les tranchées. Accolade de guerrier. Maxime.