25/06/1915 – Lettre de Denis à Camille

Denis, à son tour, évoque la mort de Maxime librement. Tellement librement qu’il se laisse aller à marquer sa préférence. Ne se rend-il pas compte qu’il évacue ainsi la douleur de Camille ? Ce malheur n’est-il pas, pour son neveu aussi, un coup terrible ? Camille, lui, doit rester debout pour correspondre à l’idéal familial. Même Denis, l’oncle aimant et prévenant, participe à l’avalanche de recommandations, somme toute compréhensibles, avec cette litanie qui n’en finit pas de se répéter. Soit prudent. Fais ton devoir. Écris souvent.
Portrait de Denis Mon cher Camille,
Je viens de recevoir tes deux cartes de Lons-le-Saunier qui m’apprennent ton départ au front. Notre inquiétude à tous sera augmentée par ton départ, alors que nous pensions que tu resterais à Pontarlier. Nous savons où se trouve le 158e que tu vas renforcer et c’est pour cela que nous voudrions avoir une lettre de toi aussitôt que possible. Donne-moi ton adresse sur le front dès que tu le sauras. Je t’enverrai un peu d’argent par mandat-carte qui pourra t’être payé, je crois, sans difficulté.
Les épreuves que nous traversons sont bien dures. Fasse Dieu qu’elles ne soient pas longues, mais tu dois bien comprendre que la mort de Maxime est un de ces coups terribles dont il est difficile de se relever. Il nous manque et nous manquera tellement, alors que sur lui reposaient tant d’espérances non seulement pour nous mais aussi pour vous. Mais il ne faut pas que tu te laisses abattre, tu as un devoir à remplir, mais ainsi que je te l’ai recommandé, sois bien prudent et reviens-nous bien portant.
Courage mon cher Camille, Bohdane et moi nous t’embrassons tendrement. Ton oncle Denis.
Ton oncle Charles va un peu mieux, il est venu me voir hier, il m’a chargé de t’embrasser.

Bon courage, mon cher camille, notre pensée te suivra. Ecris-nous souvent. Je t’embrasse tendrement, Bohdane.

22/06/1915 – Lettre de Camille à Denis

Comme prévu, ce matin, Camille est habillé de neuf et s’étend, avec une apparente satisfaction, sur ses deux nouvelles paires de souliers. Une américaine et une française. Les deux très souples. Il se laisse aller aussi à vouloir venger la mort de Maxime tout en se voulant toujours rassurant. Ne craignez rien ! dit-il à ses parents… Ne craignez rien, répète-t-il désormais dans ses lettres.
Portrait de CamilleLons-le-Saunier,
Mon cher oncle,
Je suis maintenant entièrement habillé à neuf. On nous a donné des souliers jaunes américains très souples. Ce sont nos souliers de repos. Nous avons en outre une paire de souliers de fatigue tout neufs, très solides et très souples aussi. Nous devons passer la revue du colonel jeudi prochain tout équipés, prêts à partir, même avec nos cartouches. Nous allons bien renforcer le 158e RI de Lyon. Nous attendons demain après-midi un renfort de 130 hommes du 133e de ligne de Belay qui partiront avec nous au 158e. J’espère pouvoir venger la mort de notre cher Maxime. Mais, cependant, ne craignez rien. Courage et bons baisers à tous deux. Camille.

21/06/1915 – Lettre de Camille à Denis

Le moment est venu. Un contre-ordre et même les instructeurs doivent partir au front… avant le 1er juillet. Bientôt Camille arborera le magnifique uniforme bleu horizon qui se voit si bien depuis les lignes ennemies. En fin de lettre, il souhaite bon courage à son oncle. Il s’escrime à rassurer les siens, mais qu’en est-il de lui ? S’est-il gardé un peu de courage pour affronter la peur et le carnage ?
Portrait de CamilleLons-le-Saunier,
Mon cher oncle,
Je suis maintenant à Lons-le-Saunier. Un contre-ordre étant venu du ministère de la Guerre, tous les instructeurs de la classe 1916, appartenant aux classes 1914 et 1915, doivent être au front pour le 1er juillet, tant soldats de 1ère classe que caporaux et aspirants. Nous allons être habillés demain matin, tout à neuf avec la nouvelle tenue bleu horizon.
Je suis toujours au 44e, à la 31e Compagnie, du moins pour aujourd’hui, mais vos lettres me parviendront toujours. Je vous enverrai souvent de mes nouvelles, ne craignez rien.
Je vous embrasse tendrement ainsi que ma cousine, votre neveu qui vous aime. Camille. Je suis en bonne santé. Courage.

01/01/2015 – Lettre de Camille à Maxime

Sur cette carte postale transparaît la grande admiration que voue Camille à son frère. Il connaît les sentiments nobles qui l’animent, qui l’ont toujours animé… Ce frère qui réussissait toujours tout à l’école, qui remportait de nombreux prix, de celui de la bonne conduite à celui de la bonne camaraderie. Maxime était un bosseur, contrairement à Camille, dont les professeurs l’inclinaient à plus de sérieux et d’assiduité. Camille, le petit dernier d’une grande fratrie, est adulé par ses deux soeurs et tendrement aimé par ses frères. On l’épargne, on le protège, on le soutient. Et lui, de son côté, il rassure. Il dit qu’il se fait à la vie de militaire, qu’il s’habitue au froid. Je l’imagine choisir cette carte postale avec soin : un sapin déclaré « Le Président », c’est-à-dire l’arbre le plus grand de la sapinerie, digne de la plus haute des distinctions. La guerre l’aura-t-elle épargné ?
Portrait de CamilleMon cher Maxime,
Eh bien ! l’instant approche où tu vas aller te mesurer avec les boches. Je suis sûr qu’en ces quelques mois tu es devenu un officier d’élite, capable de conduire des soldats au feu avec entrain. C’est un métier assez délicat, certes, que celui d’officier, mais enfin, tout ce qui esForêt de Jouxt difficile et élevé te connaît, n’est-ce pas ?
Ici, le froid est toujours très vif. Je me porte cependant très bien. Nous sommes entraînés à la basse température. La neige couvre toujours la terre d’une épaisseur de 50 cm environ. Il y a déjà eu ici le départ d’un détachement de soldats de la classe 15 pour Lons-le-Saunier pour le front. À bientôt mon tour. Espérons que nous en reviendrons tous. Bons baisers. Camille.

26/12/1914 – Lettre de Denis à Camille

Denis Zaleski, tuteur de Camille, lui donne des conseils pour ne pas avoir froid, pour bien s’acclimater à la région et à la vie militaire, pour devenir un soldat obéissant, etc. Il l’engage à étudier pour devenir officier. Il ne tarit pas d’éloges sur la beauté du paysage et le bon air de la montagne. Des considérations étonnantes quand on sait vers quel destin se dirigent Camille… et les autres ! On sent, dans le style, l’héritage paternel du poète, dont la plume trempait dans l’encrier du contemplatif et du romantisme.
Paris,
Mon cher Camille,
J’ai reçu tes cartes postales et je te remercie de ton souvenir. Si tu n’as pas eu de chance d’être envoyé si loin de La Rochelle, tu peux t’estimer heureux d’avoir été envoyé à Lons-le-Saunier.
Le Jura est un pays magnifique, l’air y est pur, vivifiant ; tu seras émerveillé de voir une si belle nature, de sentir le parfum de la montagne et des immenses forêts de sapins. Mais l’hiver y est rude, très froid. Il faut donc que tu sois couvert et bien couvert. As-tu tout ce qu’il te faut ?
Il te faut surtout de bonnes chaussettes de laine, des caleçons bien chauds et un chandail ou un tricot en laine. Dis-moi si tu as cela ; et dès que l’encombrement occasionné par les fêtes du Jour de l’An sera passé, je t’enverrai ce qui te manquera.
Enveloppe aussi tes pieds, tes jambes et ta poitrine avec des journaux, surtout pour la nuit, tu verras comme tu auras chaud. Enfin, il y a encore un autre moyen pour avoir les pieds au chaud, mais il n’est employé qu’en campagne, c’est de s’enduire les pieds de graisse.
Je t’envoie dix francs pour ton Jour de l’An, achète-toi ce qui te sera utile. Je t’enverrai chaque mois un mandat de cinq francs, mais si tu changeais de garnison, préviens-moi avant la fin du mois.
Si tu vas à Pontarlier, le pays est encore plus beau, mais l’altitude y est de plus de mille mètres, il y fait bien plus froid. Mais on y a une vue splendide. On voit la Suisse et les hautes montagnes se profilent à l’horizon.
Tâche de bien travailler, de bien endurer et de bien obéir sans murmurer les observations de tes supérieurs, le métier militaire est dur, mais il a aussi ses charmes. Les commencements sont surtout pénibles, le changement de vie brusque. Fais-toi remarquer par ta bonne volonté et ton endurance ; dès que tu sauras le maniement du fusil et que tu auras exécuté les exercices, fais-toi inscrire au peloton des élèves-caporaux.
Si tu as de bonnes notes, tu seras nommé caporal au bout de deux mois. Lorsque tu seras inscrit au peloton des élèves-caporaux, fais-le-moi savoir, je t’enverrai le Guide du Gradé, un volume de près de 900 pages qu’il faudra que tu apprennes. Il contient l’indication des prescriptions que chaque grade doit connaître. Maxime l’a beaucoup étudié.
Maxime a été nommé aspirant, c’est un nouveau grade créé récemment, il est officier, en attendant qu’il soit nommé sous-lieutenant. Il est parti pour quelque temps à Laval, à son ancien dépôt, mais il n’y restera pas longtemps. Écris-lui de temps en temps, son adresse est : Monsieur Maxime Zaleski, aspirant au 124e Régiment d’Infanterie, 27e Compagnie de dépôt à Laval (Mayenne). Écris aussi à Charles qui va bientôt quitter Toulon.
Écris-moi souvent pour que je sache ce que tu fais et comment tu te portes et si tu supportes la vie militaire.
Cousine et moi, nous t’embrassons.
Ton oncle, Denis Zaleski.

PS1 : Espérons que l’année 2015 sera meilleure et qu’elle verra le triomphe de la France et les réussites de la Pologne.

 PS2 : Maxime ne va pas tarder à partir pour le front. Il est venu s’équiper à Paris et il a un bel uniforme bleu-clair. Ton oncle Charles est souffrant, son adresse est : 25 rue de Courbevoie, La Garenne-Colombes (Seine).

Je t’embrasse tendrement mon cher Camille et te souhaite avec l’année 1915 bonne chance et bon courage.
Bohdane (fille de Joséphine, sa tante décédée en 1873, et recueillie par Denis Zaleski).

PS3 : Swietlinski et Wlewick, élèves de l’École polonaise de ton temps ont été tués sur le champ de bataille.

Du 20 au 24/12/1914 – La caserne au bout du voyage

Camille ponctue son voyage qui le conduit à la caserne de Lons-le-Saunier en adressant une carte postale des villes où le train fait une halte : Lyon – Bourg-en-Bresse – Lons-le-Saunier. La première représente l’arrivée de prisonniers allemands à la gare de La Rochelle. Est-ce pour signifier la victoire certaine de la France ? Arrivé à la caserne, il couche sur la paille, mais mange à sa faim. À la veille de Noël, il dit prendre les choses « gaiement » et admire le paysage montagneux du Jura. J’imagine sa déception de ne pas avoir intégré le même régiment que son frère. Le verra-t-il avant son départ prochain au front ?
Le 20 décembre 1914,
Mon cher oncle,
Je suis de passage à Lyon. Je vais être incorporé, comme Émilia vous la déjà fait savoir, au 44e à Lons-le-Saunier. Je pars de Lyon à 18h56 et arriverai à Lons-le-Saunier à 10 heures demain. Je dois me présenter à 15 heures à la caserne. Je vous donnerai d’ici peu de plus amples détails. Je vous embrasse affectueusement ainsi que cousine. Camille Zaleski.
Le 20 décembre 1914,
Mon cher oncle,
Je suis à Bourg-en-Bresse ; en attendant la correspondance, je visite la ville. Encore 63 km, et à la caserne.
Bons baisers à cousine et pour vous. Camille Zaleski.
Le 21 décembre 1914,
Mon cher oncle,
Je suis arrivé hier à la caserne, nous couchons sur la paille. Nous attendons mieux. Bons baisers. Magnifique pays.
Camille.
Le 24 décembre 1914,
Mon cher oncle,
Je suis maintenant versé à la 27e compagnie, 4e section, 16e escouade du 44e d’Infanterie. Nous faisons l’exercice chaque jour par un froid très vif. Nous allons partir le 3 janvier pour Pontarlier. C’est un pays, paraît-il, encore plus froid. Nous couchons sur la paille. Par contre, la nourriture est abondante. Enfin, nous prenons cette nouvelle vie, quoique très dure, gaiement. Je vous embrasse affectueusement ainsi que cousine. Camille.