29/12/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille accuse réception de son colis de Noël et semble se régaler des fondants que ses parents lui ont envoyés. Il loue la mémoire de Maxime tombé au front, précisant que c’était la meilleure mort qu’un soldat puisse souhaiter. Camille est courageux et très compatissant envers sa famille qui souffre de le voir aux tranchées et qui craignent pour sa vie.
Portrait de Camille Le front (Belgique)
Chers parents,
J’ai reçu votre colis de Noël. Je n’ai pas encore utilisé le nouveau réchaud que vous m’avez envoyé. Cependant, il me paraît très pratique et est peu encombrant. Je vous remercie beaucoup de toutes ces bontés : vous n’avez pas oublié que les fondants étaient mes bonbons préférés.
De même que pour la Noël, le Jour de l’An ne nous apportera pas la gaité coutumière à cette fête ! Cette terrible guerre n’a pas permis à notre cher Maxime de voir 1916, nous le supprimant à 22 ans, en pleine jeunesse, en prévision d’un bel avenir. Il est tombé face à l’ennemi, il a eu la plus belle mort qu’un soldat puisse souhaiter. Espérons que notre rançon pour la Patrie s’arrête là et que l’année 1916 nous trouvera réunis et victorieux.
Je vous souhaite dans cet espoir une bonne année, heureuse autant que possible, exempte de tous les tourments que vous supportez depuis bientôt 18 mois.
J’espère que vous êtes en bonne santé. La mienne est excellente. Je vous embrasse bien affectueusement. Bien à vous. Camille.

24/12/1915 – Lettre de Bodhane à Camille

La lettre de Bohdane est tendre et attentionnée. C’est le jour du réveillon de Noël, et son cœur saigne : Camille le passera cette année encore loin des siens alors que Maxime n’est plus.
Mon cher Camille,
J’étais occupée hier quand notre cher oncle arrivait. Aussi, je t’envoie aujourd’hui mon affectueux souvenir en ce jour de Noël, si triste pour nous cette année. Espérons que le Noël 1916 nous réunira tous, mais le vide immense qu’ont laissé pour nous tous notre chère Tante et notre Maxime chéri sera éternel et dans ces jours de fête, notre cœur saignera toujours. Nous te savons aux tranchées, mon petit Camille. Notre pensée t’y suivra. J’espère que tu vas bientôt recevoir le colis envoyé le 18. Je t’enverrai bientôt une boîte d’alcool solidifié. Lis-tu les livres que nous t’avions envoyés ? Les trouves-tu intéressants ? Charles est revenu chez nous ce matin, de retour de La Rochelle. Il repart mercredi pour Cherbourg. Écris-nous souvent, car nous nous inquiétons quand nous ne recevons pas souvent de tes nouvelles. Mon bras va mieux, c’est du rhumatisme. Nous t’embrassons bien tendrement. Courage et espoir ! Ta cousine Bohdane. Bonjour à Bador.

17/07/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

Jeanne ne cache pas son angoisse, elle ne comprend pas le silence de son frère. Leurs lettres ont dû se croiser. Camille devait venir en permission à La Rochelle. Mais rien ne se profile à l’horizon et Jeanne s’en émeut. Camille est peut-être sur l’expectative. Avec tous ces contre-ordres, on ne doit pas distribuer des permissions à la légère ! N’est-il pas censé être sur le départ depuis la mi-juin ?
JeanneMatha,
Mon cher petit frère,
Vite quelques mots, je me tourmente et ne sais que penser de ce long silence. Chaque jour j’attendais la nouvelle de ta permission pour La Rochelle et… rien n’arrive. Tu es toujours à Paris, je suppose bien, tu m’aurais prévenue de ton départ. Comment va ta santé ? Demain tu passeras sans doute la journée auprès de nos chers parents. Je vais leur écrire aussi ce soir, j’espère en avoir le temps. Embrasse-les pour moi demain… Nous serons en vacances le 23 (juillet), mais je m’ennuie beaucoup. La réduction demandée pour Paris n’arrive pas. Si on me la refuse, que ferais-je ?
J’ai reçu ce matin une carte de Charlot, il attend impatiemment son tour de permission, il est en 2e ligne.
Hier, anniversaire de notre cher Maxime. Quelle journée de tristesse, les souvenirs viennent nous envahir bien cruellement…
Au revoir mon petit Camille, écris-moi bien vite, dis-moi si tu comptes toujours venir à La Rochelle. Baisers bien affectueux de ta petite sœur Jeannette.
Quelle angoisse en pensant à ton départ ! Sois courageux et prudent !
Je t’envoie cette carte à ton adresse à Paris. J’espère qu’elle te parviendra ainsi que tu as dû recevoir ma lettre il y a quelque temps.

22/06/1915 – Lettre d’Émilia à Camille

Émilia avoue à Camille lui avoir menti sur la mort de Maxime, elle ne souhaitait qu’il parte au front avec cette terrible nouvelle. Elle ne sait pas encore qu’il n’est plus à Pontarlier et qu’il va partir au feu.
Emilia, fille de Marian ZaleskiLa Rochelle,
Mon cher Camille,
Je t’avais caché la triste nouvelle de la mort de notre cher Maxime, car je ne voulais pas, croyant que tu devais partir au front incessamment, que tu partes avec cette grande douleur. J’aurais bien voulu aller te voir lors de ton voyage à Paris, mais il ne m’était pas possible d’y aller. Jeanne m’a donné par la suite de tes nouvelles de vive voix.
Je désire que tu restes le plus longtemps possible à Pontarlier. Nous avons bien assez de douleurs et de tracas ainsi.
J’ai reçu ce matin une carte de Charles datée du 16 (juin). Le pauvre enfant aura vu de la misère. Que le Bon Dieu nous le garde !
Les petits enfants sont complètement rétablis. André est à Aumagne depuis une quinzaine de jours. Il a engraissé. Je suis allée le voir jeudi dernier. Jeanne est venue me rejoindre à Aumagne et nous avons causé de vous tous. La pauvre petite n’a pas bonne mine. Il est vrai qu’elle se fait du chagrin toute seule.
Je t’embrasse bien fort. Petit Kéké se joint à moi ainsi qu’Émile. Ta sœur Émilia.
Écris-moi bientôt.

28/05/1915 – Lettre de Camille à Denis

Depuis la mort de Maxime « un cœur loyal et bon », Camille a changé son attitude. De léger il est devenu grave, constant, un homme prêt à tenir ses engagements et ses promesses. Il fera son devoir avec prudence. Il raille sur son zèle à devenir un bon élève-caporal pour partir au front, qui lui aura valu de retarder son départ pour instruire la classe 1916.
Portrait de Camille Pontarlier
Chers parents,
Je reste à Pontarlier pour l’instruction de la classe 1916. Des départs ont lieu demain et mardi prochain, emmenant le reste de l’effectif de la classe 1915 du 44e. La classe 1916 arrivera à Pontarlier lundi 1er juin, alors notre travail d’instructeur commencera plus actif que jamais. Il restera à Pontarlier les 10 premiers élèves-caporaux de chaque compagnie. Vous voyez qu’au contraire, mon zèle aura pour effet de me soustraire pendant quelque temps encore des balles boches.
Les très courts instants passés auprès de vous, quoique bien tristes, m’ont causé beaucoup de bonheur et fait beaucoup de bien.
J’ai vu par moi-même combien votre affection était grande pour nous, quel mal vous vous donniez pour nous procurer un peu de bonheur. Soyez assuré de ma reconnaissance et de mon affection pour la vie.
Le principe de Maxime était bon, certes, et la vie n’est en somme qu’une suite de douleurs et de joies, la grande part est pour les douleurs. Toutefois, si l’on doit être indifférent de quitter celle-ci, pour elle-même, en raison de ce qu’elle vaut, on doit cependant s’y rattacher pour ceux qu’on aime et qui vous aiment pour ses parents, pour sa famille. Belle est l’odyssée de Maxime qui laissera parmi nous une tristesse éternelle, un vide qui ne se comblera jamais. Il a mis la patrie au 1er rang de ses affections, il a tout sacrifié pour elle, telle était son idée, il a cru bien faire, que Dieu ait son âme. C’était une âme grande et courageuse, un cœur loyal et bon.
Pour ce qu’il s’agit de moi, je vous ai promis d’être prudent et je ne reviens plus sur mes promesses. Je referai donc mon devoir, mais mon élan s’arrêtera là.
Courage, chers parents, espérons que Charles continuera d’être protégé des balles boches.
Dites à mon oncle Charles que j’ai beaucoup regretté de ne pas le voir et embrassez-le pour moi.
Je n’oublie pas, Cousine la promesse que je vous ai faite sur le quai de la gare et je ne manque pas de dire mon Ave Maria avant de me coucher.
J’espère que votre continuera à s’améliorer. La mienne est bonne toujours à part un eu de fatigue.
Recevez mes chers parents, les meilleurs baisers de votre Camille.

06/05/1915 – Lettre de Jeanne à Camille

La santé de Jeanne est vacillante au point tel qu’elle est obligée de laisser sa classe pour se reposer une vingtaine de jours. Elle est à Paris, chez son oncle Denis. Mort ou disparu, que croit-on vraiment ? Marius a bien parlé de décès de Maxime ; or toute la famille parle de disparition et d’espoir…
Jeanne La Rochelle,
Mon cher petit Camille,
Je suis à Paris depuis 2 jours pour quelque temps, sans doute une vingtaine de jours ; me trouvant un peu fatiguée, on m’a permis de laisser ma classe un peu de temps. Ignorant si tu étais toujours à Pontarlier je ne savais pas où t’écrire.
Nous avons reçu hier la visite de Madame Albert. Quelle bonne idée tu as eu de l’envoyer ici, elle nous a donné de tes nouvelles de vive voix. Elle nous a dit que tu avais passé un moment avec eux et que ta santé était excellente. Son fils, dit-elle, est ton chef d’escouade, caporal sans doute.
Tu va partir, soit courageux mon frère chéri, mais sois prudent, je t’en prie, ne t’expose pas inutilement, reviens-nous. Votre pensée ne nous quitte pas, je pris pour vous… Je t’embrasse affectueusement. Tonton et cousine me chargent de t’embrasser.
Tu vas partir, notre angoisse va encore augmenter. Écris très très souvent alors, ne serait-ce qu’un mot à l’un de nous.
Nous avons eu hier des nouvelles de Charles, sa lettre est du 27. Il s’est battu pendant 15 jours sans repos, le pauvre petit est très fatigué. Cependant, après 2 jours d’arrêt, il doit reprendre, il a dû écrire à tout le monde. Tu auras aussi des nouvelles, sans doute. Nous sommes très attristés au sujet de notre Maxime. Écris souvent, nous avons tant de chagrin. Il faut être courageux ! Jeanne.

29/04/1915 – Lettre de Camille à Denis

Camille est toujours à Pontarlier. Le tirage au sort lui a encore épargné un départ au front. Mais cela ne saurait tarder. Il commande à son oncle de garder son sang-froid. Pour lui, Maxime est peut-être fait prisonnier sans pouvoir donner signe de vie. Il veut garder espoir et supplie son oncle d’en faire autant. Il ne peut imaginer que le « meilleur » d’entre eux parte le premier. Il explique qu’il ne peut être appelé sur les lettres « caporal », n’ayant pas encore reçu les galons, bien qu’il tienne ce poste à plein temps.
Portrait de Camille Pontarlier
Mon cher oncle,
J’ai su en effet par Émilia la disparition de notre cher Maxime. C’est une triste nouvelle, mais enfin, tout n’est pas perdu. Peut-être n’est-il que prisonnier et blessé dans l’incapacité de donner de ses nouvelles ? Espérons et espérons encore ; il n’est pas permis que Dieu nous retire le meilleur de nous. Reprenez votre sang-froid ; réagissez ; qu’à ce malheur ne s’y ajoute pas un autre aussi terrible. Bonne cousine doit souffrir aussi. Et ce pauvre Charles qui est dans les tranchées depuis déjà longtemps. Ah ! c’est un bien triste moment que nous passons tous. Et nous ne sommes pas les seuls ; les 3/4 des familles françaises sont dans le même cas. Je m’attends à partir un de ces jours. Beaucoup de mes camarades sont maintenant au front. Il est parti hier un détachement de 33 hommes. Ils ont été tirés au sort ; les lettres M-B-P-Y sont sorties. C’est pourquoi j’ai attendu aujourd’hui pour vous écrire. Je remplis maintenant les fonctions de caporal, c’est-à-dire que j’ai le même service d’un caporal sans en avoir les galons ni la paye. Aussi écrivez toujours « soldat » et non « caporal » comme le fait Émilia, car ce serait plutôt prétentieux de me donner un grade avant en recevoir les galons. J’ai reçu votre mandat de 20 francs. Je vous en remercie. Je n’ai pas eu le temps d’y songer dans ma dernière lettre, au reçu de celle de Marius m’apprenant la funeste nouvelle. J’espère que votre santé va s’améliorer et l’espérance renaître et persister. Émilia a eu le bonheur de conserver Emile auprès d’elle.
Recevez, mon cher oncle ainsi que ma chère cousine mes plus affectueux baisers.
Je vous remercie pour le paquet que vous voulez m’envoyer. Il me parviendra toujours à Pontarlier, même si j’en étais parti.